vendredi 15 juin 2012

Quelques réflexions à propos du documentaire "Lazarus Mirages"

J'ai regardé hier soir (le jeudi 14 juin 2012) le documentaire Lazarus Mirages (première partie) que nous proposait la RTBF (la chaîne de télévision nationale belge) et j'avais envie de vous présenter quelques commentaires à chaud à son sujet.

Après (1) quelques remarques plutôt générales, je discuterai plus spécifiquement (2) des cuillères à mémoire de forme et enfin (3) de l'instrumentalisation politique de la démystification du paranormal.

(1)

Sans surprise pour ceux qui suivent Lazarus sur la toile, on nous proposa une présentation très (trop?) classique de la zététique version Henri Broch. Non seulement les thèmes abordés étaient extrêmement prévisibles (la marche sur le feu, la radiesthésie, la voyance et la psychochinèse) mais aussi la manière dont ils furent traités. Le décorum était peut-être celui de Lazarus, mais le contenu était clairement celui d'Henri Broch et de son équipe.

Entendons-nous bien: je suis évidemment ravi que la télévision belge ait décidé de diffuser du scepticisme scientifique; et je trouve l'emballage Lazarus Mirages plutôt amusant. Si cela permet de faire de l'audience, pourquoi pas? Les émissions de télévision sceptiques restent rares même dans le monde anglophone (citons par exemple Bullshit! de Penn & Teller ou encore Mythbusters). Il s'agit d'initiatives à encourager.

Je suis resté malgré tout quelque peu ambivalent par rapport au contenu du documentaire, qui présentait selon moi les défauts habituels de la zététique version Henri Broch: les débat sont beaucoup trop simplifiés. A force de vulgariser, on finit malheureusement par désinformer le public. Ce qui nous amène à discuter d'un exemple précis pour illustrer ce point, celui de la discussion autour des métaux à mémoire de forme.

(2)


Le passage le moins bon du documentaire fut celui concernant les cuillères à mémoire de forme. Les gens attentifs (comme moi) auront remarqué que jamais il n'a été explicitement dit que ce genre de trucages expliquait les prestations d'Uri Geller. Le montage était fait de manière à montrer d'un côté le psychokinèse israélien dans des images d'archives (en train de tordre des cuillères et des clés) puis parallèlement d'avoir une explication scientifique sur les métaux à mémoire de forme. On laissait au spectateur la tâche d'inférer que l'un explique prétendument l'autre.

En réalité, lorsqu'on s'intéresse de prêt à Uri Geller, on sait qu'il utilise des trucs d'illusionnistes bien moins élaborés. Pour le dire simplement il détourne l'attention du public et plie les cuillères avec ses mains quand personne ne regarde (ou quand aucune caméra ne filme dans sa direction). Je renvois ici le lecteur intéressé par ce sujet au livre classique de James Randi The Truth About Uri Geller (ou encore à mon interview de Gérard Majax dans l'Épisode #45 du balado Scepticisme scientifique dans laquelle nous abordons cette question).

J'aimerais beaucoup savoir si Uri Geller (ou un autre psychokinèse) a été un jour surpris en flagrant délit d'utilisation de cuillères à mémoire de forme. Si cela a été documenté quelque part dans la littérature parapsychologique (par Henri Broch ou par quelqu'un d'autres), j'aimerais vraiment en savoir plus à ce sujet. Cela n'est jamais arrivé à ma connaissance. Il faut dire que cette explication impliquerait qu'Uri Geller se balade en permanence avec des cuillères truquées qu'il présenterait à son interlocuteur lorsqu'on lui suggérerait de réaliser son effet PK. Je pense que si c'était le cas, cela générerait immédiatement de la suspicion. Une des forces des trucs utilisés par le psychokinèse israélien est qu'il peut les réaliser n'importe où n'importe quand, avec du matériel qu'on lui propose on the spot.

(3)


Vers la fin du documentaire, celui-ci est parti quelque peu en vrille en introduisant de la politique, ce qui n'a en réalité selon moi rien à voir avec le débat autour de l'existence d'authentiques phénomènes paranormaux. L'idée avancée est que la démystification du paranormal est uniquement une manière d'introduire à la pensée critique, mais que l'objectif réel de la zététique est de rendre les gens plus critiques vis-à-vis du discours des médias, particulièrement en politique. On retombe ici dans le cheval de bataille de certains sceptiques francophones qui gravitent dans la mouvance de Noam Chomsky, comme par exemple Normand Baillargeon, Jean Bricmont ou encore Richard Monvoisin.

Je suis en désaccord profond avec cette approche, souvent qualifiée en anglais de "gateway drug", où la démystification du paranormal est instrumentalisée dans un but purement pédagogique. Non, l'étude scientifique du paranormal est une fin en soi. La question est: existe-t-il d'authentiques phénomènes paranormaux, oui ou non? C'est une question passionnante en elle-même, qui mérite de faire l'objet de recherches et d'un débat d'idées sérieux.

Cette approche instrumentaliste fait que les sceptiques qui l'adoptent abordent généralement ce sujet d'une manière condescendante (traduisez: "on sait bien que le paranormal est de la foutaise, mais en fait c'est juste pour éduquer les masses populaires qui manquent cruellement d'esprit critique") et malheureusement souvent très superficielle.

Cette approche se base de plus sur une prémisse selon moi fort discutable, qui est que si on acquiert de la pensée critique dans un domaine (le paranormal), cette "compétence" sera aisément transférable dans un autre (la politique). Si certains aspects basiques de la pensée critique sont effectivement quelque peu transférables (le fait qu'il faille vérifier ses sources, etc.), en réalité cette prémisse fait fit de la question de l'expertise. Pour avoir un avis éclairé sur un sujet, il faut nécessairement se plonger dedans, c'est-à-dire devenir un expert. Le débat sur l'existence ou non d'authentiques phénomènes paranormaux ne fait pas exception à la règle. Le nombre d'heures conséquent que j'utilise à m'investir dans ce sujet ne me rend pas plus compétent dans d'autres domaines, comme par exemple les médecines prétendument alternatives, la contre-apologétique ou encore les théories de la conspirations. Chaque sujet doit s'étudier séparément. Et là je ne parle que de sujets qui relèvent de la science, mais ici le transfert qu'on nous propose (pourtant comme une évidence) est supposé se produire entre un débat scientifique (celui sur la nature du paranormal) et des enjeux politiques. Or un positionnement politique (si il doit effectivement être informé par la science) implique nécessairement une philosophie politique, des jugements de valeurs, etc.

On ne peut pas déduire un positionnement politique purement à partir de la méthode scientifique et de l'application de la pensée critique: la diversité de positions au sein même du mouvement sceptique le démontre amplement. Prenons l'exemple de Paul-Éric Blanrue, fondateur du Cercle Zététique et auteur de plusieurs ouvrages sur le sujet (Les Dessous du surnaturel : dix ans d'enquêtes zététiquesLe Secret du Suaire : autopsie d'une escroquerie, etc.) qui aujourd'hui s'est converti à l'Islam (voir ici), est ami avec Dieudonné et Thierry Meyssan, fait une obsession sur le lobby juif et semble considérer que la "théorie officielle" sur la Shoah est le fruit de la désinformation sioniste.

Si c'est à ce genre de résultats qu'amène l'instrumentalisation zététique de la démystification du paranormal, je pense que certains devraient sérieusement repenser leur démarche.

1 commentaire:

Olivier a dit…

Un complément que je viens de découvrir sur le site d'Hoaxbuster :
http://www.hoaxbuster.com/hoaxliste/lazarus-demasque