mardi 24 avril 2012

Isabelle Stengers ou l'art de prendre position dans des débats auxquels on ne connaît rien

Le "Philosophie Magazine" de ce mois (avril 2012) nous propose une interview de la philosophe des sciences belge Isabelle Stengers (p. 62-67). J'ai déjà écrit sur ce blog en 2009 le peu de bien que je pensais de ses idées (ici). Néanmoins, comme elle évoque une énième fois le sujet des ovnis (pour en dire exactement la même chose que toutes les fois précédentes), je ne peux m'empêcher de revisiter la question.

Voici ce qu'elle nous dit (p. 66):
Je n'ai rien à dire sur les ovnis en tant que tels, mais ce qui m'a intéressée, c'est ce qui s'est passé autour des ovnis en Belgique: face à une démultiplication de témoignages, un collectif, la SOBEPS (Société belge d'étude des phénomènes spatiaux)  a tenté de dépasser l'opposition entre les illuminés ("les martiens débarquent") et sachants ("ce n'est rien, envoyons-leur des psys"). Ils ont essayé de fabriquer un savoir pertinent: les évènements étaient systématiquement répertoriés, la gendarmerie était au courant, on tâchait d'accueillir ces évènements de manière intelligente. La question est alors: comment fabriquer des savoirs sur des évènements de ce genre sans les nier au nom de la raison. 
Elle résume dans cette citation la préface qu'elle a écrite à l'époque pour l'ouvrage de la SOBEPS: "Vague d’ovnis sur la Belgique II: Une énigme non résolue" (1994).

Elle nous dit en substance: je ne connais absolument rien au débat scientifique sur la nature du phénomène ovni ("Je n'ai rien à dire sur les ovnis en tant que tels"), mais je vais quand même vous vanter les mérites du travail réalisé par la SOBEPS. A aucun moment elle n'envisage un seul instant que pour pouvoir juger de la pertinence des travaux de cette organisation ufologique pro-hypothèse extraterrestre (dont je discute souvent ici-même en arguant qu'en réalité leur approche manquait cruellement de sérieux), elle devrait s'intéresser un minimum à la littérature sur le phénomène ovni.

Cela me semble pourtant une évidence.

La représentation qu'elle donne de l'état du débat est un énorme argument d'épouvantail; ce qui en soi n'est pas étonnant puisqu'elle nous dit elle-même qu'elle n'y connait rien.

Précisons tout d'abord que le débat scientifique sur la nature du phénomène ovni n'a pas commencé en 1989 avec la vague belge. Du coup, la réaction des "sachants" (je reviendrai plus loin sur ce concept) de l'époque a été influencée par les travaux des décennies antérieures sur le sujet (le projet Blue Book, les travaux du GEPAN, etc.). Au début des années 1990, soit plus de 40 ans après le cas originel, la communauté scientifique avait en main largement de quoi être sceptique de l'hypothèse extraterrestre. Ensuite, présenter la SOBEPS comme une organisation voulant prétendument surmonter l'opposition entre tenants et sceptiques est complètement faux. La défunte SOBEPS était une organisation de tenants de l'hypothèse extraterrestre, qui avait pour objectif de prouver le fait que la vague belge s'expliquait par des visiteurs venus d'ailleurs. Les écrits publiés par cette organisation ont toujours été largement anti-sceptiques. C'est d'ailleurs encore le cas de l'organisation qui lui a succédé, la COBEPS (voir à ce sujet mon billet: "Petit compte rendu du colloque de la COBEPS: "VAGUE D’OVNI SUR LA BELGIQUE : 20 ANS D'ENQUETE" (14 mai 2011)").

En ce qui concerne le concept de "sachants", comme souvent on ne sait pas précisément de qui elle parle: aucun nom n'est cité, aucune référence n'est donnée. A ma connaissance, les "sachants" qui se sont exprimés à l'époque étaient... des astrophysiciens (voir par exemple l'article de Pierre Magain et Marc Remy "Les OVNI: Un sujet de recherche?"). En gros, ce qu'Isabelle Stengers nous explique, c'est qu'il fut bon que l'on n'écouta pas les astrophysiciens mais qu'on donna plutôt la parole à un groupe d'ufologues. Le moins qu'on puisse dire, c'est que je ne suis pas d'accord avec elle sur ce point.

Dans le même genre mais à propos du paranormal, elle a donné en 2002 une conférence intitulée "Le psi, Joker du futur ?" à un colloque de l'Institut Métapsychique International (une association de tenants de l'existence d'authentiques processus paranormaux). Est-ce qu'elle s'y connaît particulièrement en parapsychologie et psychologie anomalistique? Elle nous dit en introduction:
Je souhaite aussi exprimer ma gratitude au Président actuel de votre Association, Mario Varvoglis, qui m’a invitée et a accepté le préalable que je mettais à mon intervention : je lui ai demandé de m’envoyer la littérature contemporaine, en vue de me faire une idée de l’état de votre art aujourd’hui. Je suis en effet en dehors de votre domaine et je n’ai jamais accepté de m’adresser à des spécialistes en restant ignorante de l’essentiel de leur problématique. Mario Varvoglis m’a envoyé le livre de Dean Radin The Conscious Universe et quelques articles récents. Parmi lesquels son message présidentiel dans le rapport annuel de l’an dernier. C’est de ce texte que je tirerai mon point de départ.
Même chose: elle nous explique qu'elle va nous donner son opinion de philosophe sur la scientificité de la parapsychologie alors qu'elle n'y connaît absolument rien. Mario Varvoglis lui conseille uniquement de lire le livre du tenant de la "science noétique" Dean Radin, "La conscience invisible: Le paranormal à l'épreuve de la science" (publié en français dans L'aventure secrète chez J'ai Lu) et bien entendu elle ne prend visiblement pas la peine de lire de la littérature sceptique sur le sujet. Après tout, ça c'est selon elle le discours des "sachants" qui "nient l'existence du phénomène au nom de la raison". Pas la peine de le lire, donc.

J'avoue que j'imagine aisément qu'il en fut de même lors de la vague belge et que la SOBEPS lui conseilla aussi quelques lectures pour "l'informer" sur le phénomène ovni. Il n'est dès lors pas étonnant qu'elle ignore tout de la littérature sceptique sur le sujet.

Je n'irai pas plus loin. Mon argument est ici très simple: Isabelle Stengers prend position dans des débats auxquels elle ne connaît rien. Peu importe dès lors que la position épistémologique qu'elle défende soit la bonne ou non. Ce n'est tout simplement pas l'attitude d'un philosophe sérieux. Si elle veut juger de la pertinence des travaux de la SOBEPS durant la vague belge d'ovnis, qu'elle lise la littérature sur le sujet du côté des tenants et du côté des sceptiques. Idem pour la parapsychologie. Sinon, elle ferait bien mieux de se taire: cela lui éviterait de raconter bien des bêtises.

5 commentaires:

D.N. a dit…

Hep Jean-Michel,

Stengers dit bien dans la préface écrite pour la SOBEPS quelle est sa démarche. Je te la copie ici ; c'est sans surprise :

(2ème paragraphe) "Lorsque j'ai pris contact avec la SOBEPS, Lucien Clerebaut m'a proposé, comme il le fait toujours, de participer au travail de terrain, de rencontrer des témoins, de vérifier par moi-même la rigueur et l'esprit critique que doivent respecter les enquêtes [...] J'ai néanmoins refusé l'offre de Lucien Clerebaut. Je ne désirais pas, en effet, participer aux recherches de la SOBEPS. [...]"

Érisistible.

NEMROD34 a dit…

Avec le coup de la photo du petit-rechain elle aurait mieux inspirrée en parlant d'une autre association ...

Jean-Michel Abrassart a dit…

Bonjour Nemrod34,

C'est un point qui m'a aussi frappé, même si je n'en ai pas parlé dans mon billet: on aurait pu penser qu'après la révélation par Patrick Maréchal à propos de la photo de Petit-Rechain elle serait plus hésitante à vanter les mérites des travaux de la SOBEPS. Ce n'est visiblement pas le cas.

Mais en réalité ce qui est réellement surprenant, c'est que sa position est exactement la même que dans sa préface de 1994 à VOBII. Son opinion n'a pas changé d'un iota en 18 ans! Elle ressasse les mêmes choses, encore et toujours.

Sceptiquement vôtre,

mfavez a dit…

N'ayant pas trouvé de formulaire de contact sur le site, je me permet de passer par les commentaires pour te contacter.
Je suis curieux de savoir comment les sceptiques se positionnent-ils vis-à-vis de l'article suivant:

http://www.internetactu.net/2012/04/25/les-bienfaits-de-la-pensee-magique/

L'hommme serait-il par nature sipirtuel? Du coup le scepticisme serait-il une approche vaine allant à l'encontre de la nature humaine?

Jean-Michel Abrassart a dit…

Bonjour Matthieu,

Oui, effectivement, la position sceptique est (à l'heure actuelle) que nous avons été programmé par l'évolution pour croire. C'est ce qui ressort des recherches en psychologie anomalistique, psychologie de la religion et psychologie évolutionniste. Bien entendu, il y a débat concernant les détails. Mais tout le monde me semble être (plus ou moins) d'accord pour dire que l'être humain est "par nature" irrationnel, et donc que le scepticisme est (en ce sens) une anomalie. La pensée critique, cela s'apprend: ce n'est pas du tout quelque chose d'inné.

Sceptiquement vôtre,