mercredi 21 mars 2012

De l'art d'avancer masqué

Dans les milieux universitaires, la majorité de chercheurs en sciences humaines vous expliqueront qu'ils ne prendront pas part (en tout cas explicitement) au débat ontologique, c'est-à-dire qu'ils ne se positionneront pas sur la réalité ou la nature du paranormal. Citons quelques exemples puisés dans la littérature pour illustrer cette position.

Le psychiatre Daniel Mavrakis (2010, p. 7) nous dit au début de sa thèse de doctorat en médecine consacrée au phénomène ovni  :
Nous ne nous intéresserons dans cette thèse qu'aux implications psychiatriques du phénomène ainsi qu'aux aspects médicaux, psychologiques et sociologiques des réactions associées à leur évocation et à leur étude, sans aborder le problème de sa réalité en tant que phénomène physique. 
François P. Mathijsen (2009) argumente pour sa part dans un article consacré à l'épistémologie de l'étude des expériences inhabituelles :
Que les phénomènes concernés soient objectivement réels ou qu'ils ne soient que le résultat d'une induction subjective pathologique ou non ne change pas le fait que des gens croient ou affirment avoir vécu quelque chose pour les diverses raisons discutées plus haut. Au-delà de la véracité du phénomène, il y a la réalité de l'expérience humaine.
Même si je reconnais bien entendu tout l'intérêt d'étudier les expériences inhabituelles d'un point de vue purement phénoménologique, il me semble que bien trop souvent refuser de prendre part aux discussions de fond est tout simplement une solution de facilité, qui évite que l'on prenne des risques en se positionnant clairement.

On retrouve la même attitude dans le domaine de la psychologie de la religion, où le chercheur qui pourtant à bien entendu des convictions religieuses (ou « une absence de » s'il est agnostique ou athée) qui influencent ses recherches se dissimule pourtant derrière une neutralité d'apparence. Dans le contexte de l'étude scientifique des expériences inhabituelles, il me semble que bien souvent soit le chercheur en question n'est pas un tenant des hypothèses extraordinaires mais veut éviter de s'engager (par exemple parce qu'il n'a pas envie de se plonger sérieusement dans la littérature) ou alors il l'est mais préfère éviter de l'énoncer clairement.

La solution de facilité consiste à affirmer qu'on ne va pas prendre part au débat ontologique, puis ensuite à continuer à rédiger comme si de rien n'était, c'est-à-dire en argumentant malgré tout sur base de ses convictions en ce qui concerne la nature réelle du phénomène. On jouerait alors selon les règles du jeu du monde académique.

C'est par exemple la stratégie adoptée par Daniel Mavrakis dans sa thèse : il affirme au départ qu'il ne va pas prendre position, mais on trouve ensuite dans son texte des passages dans lesquels il critique les sceptiques, ou en tout cas la représentation qu'il s'en fait. Il écrit par exemple (Mavrakis, 2010, p. 117) :
Les scientifiques sont avant tout des hommes et les réactions s'appliquant au grand public les concernent aussi, même si dans l'idéal leur formation devrait leur apporter une plus grande ouverture d'esprit et un esprit critique plus aiguisé. En pratique, il n'en est pas toujours ainsi et donc un petit nombre de scientifiques ont adopté une attitude a priori très défavorable à l'existence physique des OVNI. Il s'agit là d'une véritable croyance négative et non d'une analyse raisonnée. 
Le psychiatre nous explique ici que les scientifiques qu'il décrit comme ayant une « attitude a priori très défavorable à l'existence physique des OVNI » ont selon lui une croyance négative et irrationnelle. Se faisant, il prend clairement position contre le modèle sociopsychologique défendu par les sceptiques et pour les explications extraordinaires.

Toujours dans la même ligne de pensée, Renaud Evrard (2005, p. 4) écrit dans son mémoire consacré à la psychologie clinique des phénomènes de hantise :
Il est nécessaire de se situer épistémologiquement avant tout exposé. Nécessaire, car la question première de mes amis, de mes pairs, et de la plupart des personnes à qui je présentais mon sujet, était celle-ci : « Est-ce que tu y crois ? » Faut-il croire en son sujet de mémoire ? Est-ce qu’il faut le porter comme une conviction implicite ayant un effet « placebo » sur la qualité de son traitement ? Inversement, ne pas croire en son sujet de mémoire, alors que l’on s’inscrit au plus franc de la démarche clinique, est-ce redevable d’un effet « nocebo » ? (...) La question de la croyance n’est pas à retirer de la science, bien au contraire. Mais ce n’est pas ici mon objet d’étude, j’ignore pourquoi je devrais alors me référer à des croyances, fussent-elles miennes, y retourner, y aboutir, ou nerveusement en subir la récurrence. La régression qu’on m’impose par la question sur ma croyance est celle d’un empêchement de l’étude, un obstacle pour l’épistémologie, et d’abord d'une résistance chez l’autre. La tâche de catégorisation défensive, il y croît ou il n’y croît pas, cherche à réduire les efforts déployés pour simplement poser une question.
Il tente d'argumenter dans ce passage – de manière quelque peu postmoderne – que la question des convictions du chercheur n'est pas réellement pertinente (parce qu'elle empêcherait selon lui prétendument l'étude), et serait dans le fond une manifestation d'une soi-disant résistance de la personne qui oserait la poser. Je suis sur ce point en désaccord avec Renaud Evrard. Expliciter ses convictions relève tout simplement de l'honnêteté intellectuelle que l'on est en droit d'attendre de tout chercheur.

Les intellectuels qui se dissimulent derrière une neutralité d'apparence, au nom du fait qu'ils ne veulent pas explicitement entrer dans le débat ontologique, choisissent d'avancer masqués. Le lecteur doit alors essayer de deviner derrière cette façade qu'elle est leur position théorique. Lorsqu'il s'agit de tenants d'explications extraordinaires, la raison est bien souvent parce qu'ils pensent (à tort ou à raison) que s'ils affirmaient clairement ce qu'ils pensent cela pourrait nuire à leur carrière académique.

Il est clair d'un point de vue épistémologique que les convictions des chercheurs – et ce quelque soit le domaine scientifique – influencent leurs travaux, non seulement leur discussion des résultats, mais aussi ces derniers. Il existe une ample littérature autour de l'effet de l'expérimentateur mis en évidence par Robert Rosenthal (1998). Robert Todd Carroll le définit de la manière suivante dans The Skeptic's Dictionary (Caroll, 2003) :
L'effet de l'expérimentateur est un terme utilisé pour décrire n'importe lequel parmi un certain nombre de subtils répliques ou signaux qui affectent la performance ou la réponse de sujets dans une expérience. Les répliques peuvent être inconscientes et non verbales telles qu'une tension musculaire ou des gestes. Elles peuvent être vocales telle que le son de la voix. La recherche a démontré que les attentes et les tendances d'un expérimentateur peuvent être communiquées aux sujets expérimentaux de façons subtiles et non-intentionnelles et que ces répliques peuvent affecter significativement les résultats d'une expérience.
Certains parapsychologues vont plus loin et postulent même l'existence d'un effet de l'expérimentateur de type psi, qui fait que les sceptiques inhiberaient les manifestations authentiquement paranormales tandis que les tenants les faciliteraient. Lorsque l'on prend en considération ces divers éléments, il me semble extrêmement important que les chercheurs explicitent clairement leurs convictions.

Références:

- Caroll, R. T. (2003). The Skeptic's Dictionary : A Collection of Strange Beliefs, Amusing Deceptions, and Dangerous Delusions. Hoboken : Wiley.
- Evrard, R. (2005). Approches psychologiques de la personne hantée. Mémoire de maîtrise en psychologie. Strasbourg : Université Louis Pasteur.
- Mathijsen, F. P. (2009). Empirical Research and Paranormal Beliefs: Going Beyond the Epistemological Debate in Favour of the Individual. Archive for the Psychology of Religion, 31, 319-333.
- Mavrakis, D. (2010). Les OVNI : Aspects psychiatriques, médico-psychologiques, sociologiques. Éditions Universitaires Européennes.
- Rosenthal, R. (1998). Covert Communication in Classrooms, Clinics, and Courtrooms. Eye on Psi Chi. 3(1), 18-22.

2 commentaires:

@Welld0n3 a dit…

Et dans le cas d'une étude sur les théories du complot dans un cadre sociopolitique? Je pose l'hypothèse que ces théories se construisent comme des théories du sens (cf Théodicée de Weber). Ne pas discuter de la véracité des croyances de l'individu n’empêche pas d'étudier les modes de formation et de propagation de ces théories que je suppute suivre le schéma des rumeurs, et que ce schéma est très courant dans la cognition humaine qui touche à la métaphysique. J’ai l’impression que ne pas discuter de la réalité de ces théories, c’est de pas prendre le risque d’avoir tort, pourtant j’ai en même temps l’idée que discuter de la véracité de ces proposition serait me détourner des mécanismes sociologique agissant autour de la structuration de ces idées en mythes, croyances, dicée.
A titre personnelle je ne crois pas a ces théories car construisent comme un tous théorique complet explicatif. Pourtant, je n’exclus pas la possibilité que certaines de ces informations dont sont faites les théories du complot soit vrai, partiellement ou intégralement. Par exemple étudiant le complot des Illuminati, le travail préliminaire de vérifier l’existence des Illuminati est non seulement impossible, mais inutile, l’individu ne rend il ce concept réel en y accrochant sa conscience ?
J’aimerais votre avis, sans dogmatisme épistémologique, je suis d’accord avec vous sur le fond, avec le paranormal, mais l’ontologie touche t’il aussi le fantasme et la rumeur ? C’est de ça dont sont fait nos cauchemars, en conséquence de quoi je suppute que oui.

Jean-Michel Abrassart a dit…

Bonjour @Welld0n3,

Il me semble qu'il est utile d'envisager un cas plus polarisé que le vôtre.

Imaginons donc un chercheur en sociologie qui travaille sur la propagation des théories de la conspiration, mais qui lui-même croit dans l'une ou l'autre de ces théories (mettons celle autour du 11 septembre 2001). Est-ce que l'on peut sérieusement s'imaginer que cette croyance n'influencera pas du tout ses travaux, et ses conclusions? Non, bien entendu.

Plus fondamentalement, est-ce que l'on peut réellement penser que le fait qu'une idée soit vraie (ou non) n'influence absolument pas sur ses modes de propagation?

Si un chercheur en sociologie qui travaille sur la croyance dans les théories de la conspiration est lui-même un tenant des théories de la conspiration, je préfère qu'il le dise clairement. C'est en effet une information importante lorsqu'il s'agit d'évaluer sa production scientifique.

Sceptiquement vôtre,