Le sociologue Pierre Lagrange a récemment démarré un blog intitulé
"Pulp sciences: Carnet de recherche visuel, par Pierre Lagrange" consacré entre autres à la sociologie du phénomène ovni. Je n'ai jamais été un fan de son approche
"irréductionniste" (pour en savoir plus à ce sujet, voir l'article
"REPRENDRE À ZÉRO: POUR UNE SOCIOLOGIE IRRÉDUCTIONNISTE DES OVNI" qu'il avait publié en 2000 dans
"Inforespace", la publication de la défunte organisation ufologique Belge SOBEPS).
L'approche sceptique (ou si vous préférez rationaliste ou zététique) est
"réductionniste" dans le sens où elle tente de
"réduire" les observations d'ovnis à du connu. Pour ma part, je préfère dire plus simplement que l'approche sceptique consiste à expliquer les observations d'ovnis. Une approche irréductionniste, telle que celle prônée par Lagrange à travers toute son oeuvre, consiste donc à ne pas tenter pour la sociologie de réduire les observations d'ovnis à du prosaïque, mais au contraire à laisser la porte grande ouverte aux explications extraordinaires. Après la publication de son article
"REPRENDRE À ZÉRO", l'ufosceptique Claude Maugé avait publié une réponse dans la même revue intitulée
"Science et sociologie des sciences ou parti-pris ?" (
"Inforespace" n°103, décembre 2001) dans lequel il argumentait que derrière une façade d'observation participante en réalité Pierre Lagrange défendait l'ufologie pro-hypothèse extraterrestre.
J'ai profité de la création de son blog pour lui poser la question: pensez-vous, oui ou non, qu'il y ait de l'extraterrestre et/ou du paranormal à l'origine de certaines observations d'ovnis? Si au départ sa réaction fut uniquement de ne pas répondre à mes commentaires, il finit par écrire (je cite un commentaire publié
ici):
Quand à mes convictions personnelles sur les ovnis, je suis régulièrement pris à parti par les différents acteurs du débat ufologique qui sont persuadés que je pense ceci ou cela (ils en savent visiblement plus que moi) mais ma réponse demeure inchangée: je l’ai souvent dit, je n’ai pas de conviction personnelle.
Nous avons donc ici un intellectuel détenteur d'un doctorat consacré à la sociologie du phénomène ovni, qui lit la littérature ufologique depuis un bon paquet d'années (son premier ouvrage
"La rumeur de Roswell"
date de 1996), et qui cependant nous dit qu'il n'a absolument aucune conviction personnelle concernant la légitimité (ou l'absence de) de l'hypothèse extraterrestre pour expliquer le phénomène ovni. Il ne penche même pas un peu dans une direction. Il n'a pas non plus d'opinion provisoire ou d'
"educated guess" comme on dit en anglais. Non, lorsqu'on lui pose la question de savoir ce qu'il pense du modèle sociopsychologique par comparaison avec les hypothèses extraordinaires, il semblerait que son cerveau soit absolument vide de tout contenu.
A l'heure d'aujourd'hui, être contre ce qu'il surnomme le
"Grand Partage" semble être pour Pierre Lagrange bien plus important que le débat ufologique. Ce grand partage, c'est celui qui existe selon lui entre sciences et pseudosciences, entre rationnel et irrationnel. Il faut, toujours selon ce sociologue, abandonner ces distinctions. Pourquoi? Parce qu'il s'agit de la base de sa méthode
"irréductionniste". On se refuse de trancher entre approche sceptique du phénomène ovni et hypothèse extraterrestre, tout comme on se refuserait de trancher entre astronomie et astrologie, médecine basée sur la science et médecines prétendument alternatives, théorie de l'évolution et créationnisme, thérapies cognitivo-comportementales et psychanalyse, etc. Rappelons brièvement ici que les épistémologues discutent abondamment dans la littérature philosophique de comment distinguer sciences de quasi-sciences, pseudo-sciences et non-sciences (voir par exemple l'excellent ouvrage
"Nonsense on Stilts" de Massimo Pigliucci sur le sujet). S'il n'est pas aisé de réaliser cette distinction, la conclusion qu'il faudrait purement et simplement la rejeter est fallacieuse: il ne faut en effet pas jeter le bébé avec l'eau du bain. Mais au-delà du fait que ce rejet est la base de sa démarche sociologique, il nous explique pourquoi une telle attitude vis-à-vis du
"Grand Partage" est selon lui importante. Je cite la fin du billet
"Réalité, construction “sociale”: quelques précisions":
La révolution formidable introduite selon moi par ces études tient dans cette façon tout à fait originale de recomposer le social, de le transformer en collectif, de ne plus faire de distinction entre ce qui est humain, ce qui est non humain, ce qui est technique, et scientifique. La science ne décrit pas la réalité extérieure, le cosmos lointain, la nature extérieure à notre société, elle produit des êtres qui vont venir recomposer et redéfinir la société, le collectif.
Et dire que tout ce temps, je pensais que l'objectif de Pierre Lagrange était de mieux comprendre le phénomène ovni! Non, non, loin de là, son objectif, via l'étude sociologique
"irréductionniste" du phénomène ovni est de
"recomposer le social", de
"transformer le social en collectif", de
"ne plus faire la distinction entre ce qui est humain et non humain", de
"ne plus faire la distinction entre technique et scientifique"...
Rien que ça!
Je pense personnellement que si on veut produire un changement sociétal, il est bien plus pertinent de faire de la philosophie politique, de devenir un militant ou encore de travailler pour une ONG que de faire de la sociologie du phénomène ovni, qu'elle fut
"irréductionniste" ou non.
En ce qui me concerne, ce qui m'intéresse, c'est l'étude du phénomène ovni. Pour ceux qui ont pour objectif de
"recomposer le social via la sociologie irréductionniste en rejetant le Grand Partage entre rationnel et irrationnel", vous savez qu'il existe maintenant pour vous le blog de Pierre Lagrange. Chacun son truc.