lundi 31 janvier 2011

SUR LA TRACE DES CAGOTS


Bénitier pour cagots de l'église de Bassoues (Gers)

La Gascogne sous l’Ancien Régime, ce n’est pas seulement les figures chevaleresques et hautes en couleurs d’Henri IV ou de d’Artagnan. La province abrite encore à cette époque une communauté de personnes contraintes depuis des siècles par la pression publique et par les lois à vivre à l’écart du reste de la population : les Cagots (1). Dans les pays situés sur la rive gauche de la Garonne, mais aussi en Navarre et dans la frange occidentale de l’Aragon, leur existence est attestée du XIe (2) jusqu’au XIXe siècle, où s’éteignent les derniers individus désignés comme tels par leur voisinage. Pour fixer les idées, leur nombre est estimé entre 10 000 et 20 000 à la fin du XVIe siècle.

Le sort de ces groupes de parias héréditaires a souvent été mis en parallèle avec celui des Intouchables en Inde et des Burakumin au Japon (3). Les Cagots étaient ainsi obligés d’habiter dans des maisons ou des hameaux isolés (ou alors confinés dans certaines rues, de véritables petits ghettos), d’utiliser uniquement le point d’eau (fontaine, puits, etc.) qui leur était réservé, de pénétrer dans l’église par une porte séparée, d’utiliser un bénitier distinct et de se tenir au fond du bâtiment, à l’écart des autres fidèles. À leur mort, ils étaient enterrés dans une parcelle à part du cimetière. Dans quelques cas, ils avaient même leur propre église et leur propre cimetière. Ils ne pouvaient épouser une personne d’une autre condition que la leur. Il leur était également interdit d’exercer certaines activités, en premier lieu celles de cultivateur et d’éleveur, et plus largement tous les métiers liés à l’alimentation. Ils se trouvaient de ce fait relégués essentiellement aux métiers du bois : charpentiers, bûcherons, menuisiers, etc.

Sur le plan juridique, les Cagots bénéficiaient sinon de droits comparables aux hommes et femmes du commun : il leur était possible de passer des contrats, d’acheter et de vendre des biens, de les léguer à leur mort, etc.

Les plus anciennes sources disponibles nous en donnent des descriptions aussi peu engageantes que fantasmagoriques. Guy de Chauliac, le plus réputé des chirurgiens européens du XIVe siècle, les décrit comme des "monstres à voix rauque, au visage cloué de boutons dont la base est verte et la pointe blanche" (!), au "visage hideux aux yeux tout arrondis, aux paupières gonflées, épaissies, au nez aplati", "à l’haleine forte et au désir violent". Bref, ces créatures évoquent plus les Martiens teigneux et libidineux du film Mars Attacks! que des humains normaux. Son successeur au XVIe siècle Ambroise Paré leur attribue, sur simple ouï-dire, une chaleur corporelle telle qu’une pomme placée dans leur main se dessècherait en l’espace d’une heure… Il est aussi question dans la littérature de pieds déformés voire palmés, d’oreilles dépourvues de lobes…

Le renversement d’opinion à leur sujet est perceptible dans les milieux cultivés à partir de la fin du XVIe siècle. À Bagnères-de-Bigorre (Hautes-Pyrénées), les Dominicains acceptent en 1664 que des Cagots soient inhumés dans leur cimetière. La fin officielle de la ségrégation est de nos jours souvent fixée à 1683, bien que les lettres patentes de Louis XIV décrétant leur affranchissement paraissent être restées à l'état de projet (elles ne furent jamais enregistrées par les parlements). Dans les faits, il faudra quoi qu’il en soit encore quelques procès et plusieurs générations pour l'imposer, les populations locales s’y montrant apparemment plutôt hostiles jusqu’à la Révolution.

Francisque Michel, dans sa fameuse Histoire des races maudites (1847), a bien résumé le problème qui se pose à l’historien : "[Les Cagots] avaient un domicile fixe, ils professaient la même religion que leurs voisins, ils gagnaient leur vie en exerçant des métiers utiles et honorables : d’où vient donc le mépris et l’aversion qu’ils inspiraient ?". Différents types d’hypothèses ont été avancés depuis le XVIIe siècle pour expliquer la stricte ségrégation sociale et spatiale dont ils étaient victimes :

- Cause sanitaire : les Cagots seraient des lépreux (ou assimilés), d’où les multiples règlements prophylactiques à leur encontre (interdiction en substance d’entrer en contact avec la nourriture, l’eau, etc.). La lèpre est en effet contagieuse (sous sa forme lépromateuse, la lèpre tuberculoïde ne l’étant quasiment pas elle), ses modes de transmission impliquant cependant généralement des contacts étroits avec un malade.
Objections : en 1600, le parlement de Toulouse met sur pied une commission composée de deux médecins et de deux chirurgiens qui s’attache à examiner sous toutes les coutures 22 cagots (hommes, femmes, enfants et même un nourrisson de 4 mois). Celle-ci rapporte n’avoir trouvé que des personnes tout à fait normales, saines, exemptes de difformités congénitales ou de maladies contagieuses. D’autres savants, après observations, concluront de même au cours des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles. En somme, depuis au minimum la fin du XVIe siècle, les Cagots ne se distinguent par aucun signe physique ou pathologie particulière des populations ambiantes.

- Origine ethnique particulière : les Cagots seraient des descendants de Sarrasins, c’est-à-dire d’anciens envahisseurs qui auraient pris racine (Pierre de Marca, 1640) ; de Wisigoths, les anciens maîtres déchus de la région (D. Juan de Parocheguy, 1674) ; d’Hispaniques, autrement dit de réfugiés originaires de la péninsule Ibérique ayant fui les Sarrasins ; de Roms sédentarisés…
Objections : les descriptions morphologiques des Cagots sont parfaitement divergentes, certains auteurs les décrivant grands et blonds avec des yeux bleu-gris, d’autres les voyant petits, bruns et basanés…

- Origine religieuse particulière : les Cagots descendraient de cathares, de juifs, d’excommuniés (pour cause de vol de biens d’église, de concubinage, de pratique de l’usure ou de la sorcellerie, etc.).
Objections : les aires d’implantation des cathares et des cagots ne coïncident pas. D’une façon générale, l’orthodoxie de leur foi n’est pas mise en doute dans les sources historiques.

- Origine socio-économique particulière : les Cagots seraient des vagabonds jetés sur les routes lors de famines ou/et d’épidémies, des délinquants bannis de leur cité d’origine (les criminels portent souvent sur leur corps la marque du méfait accompli, par exemple un essorillement, ces mutilations tenant alors lieu, comme la marque au fer rouge, de casier judiciaire), ou encore des individus exclus du cadre familial du fait d’une coutume successorale particulière à la région, l’aînesse intégrale, et de ce fait conduits à devenir des marginaux (Alain Guerreau, 1988).
Objections : l’hypothèse de cadets de famille sans terre condamnés à vivre à la marge de la société dans un contexte économique et politique figé peut être au moins partiellement réfutée car l’aînesse intégrale n’existait que dans le Béarn et la Chalosse. Or, on trouve des concentrations aussi fortes de cagoteries dans des pays voisins où l’héritage se transmettait alors de façon égalitaire. Par ailleurs, on voit mal comment, en sus d’être privés de tout héritage, les enfants puinés auraient ensuite systématiquement suscité un tel dégoût à leurs propres familles. Les historiens font parfois preuve d’un manque de psychologie élémentaire…

- Causes "extraordinaires" : au cours des dernières décennies, des pseudo-historiens n’ont pas manqué d’exploiter l’énigme historique des Cagots, en en faisant soit des initiés vivants volontairement à l’écart du monde afin de sauvegarder leurs secrets ésotériques, soit des hominidés reliques, soit, c’était tout aussi inévitable, des extraterrestres…
Objections : les Cagots ont lutté sur le plan judiciaire pour faire cesser les discriminations dont ils étaient l’objet. Leur conformation physique, on l’a vu, apparaissait par ailleurs tout à fait banale dès qu’on les observait avec un œil "scientifique".

Aucune explication unique ne semble en fait convenir. La meilleure hypothèse (voir mon dernier livre pour une présentation et une discussion de cette notion dans les sciences humaines) devra donc logiquement être composite.

On sait, d’une part, que des sources médiévales identifient les Cagots à des lépreux et, d’autre part, que quelques cagoteries au moins dérivent avec certitude de léproseries. Il est donc vraisemblable que les Cagots étaient bien principalement des descendants d’anciens lépreux. On sait aussi que la lèpre, qui n’est pas héréditaire, a progressivement disparu en Europe dès la fin du Moyen Age (sans que l'on sache d’ailleurs encore aujourd’hui en donner la raison), ce qui expliquerait qu’à la fin du XVIe siècle on n'en trouve plus de traces chez les Cagots. Il est enfin hautement probable qu’à l’époque où sévissait la maladie des personnes victimes d’affections cutanées de nature diverse aient été considérées, à tort, comme lépreuses : on peut penser en particulier à celles atteintes de leishmaniose, de formes sévères de psoriasis, etc. Celles qui en souffraient pouvaient inspirer la même peur d’une contagion et, par conséquent, être rejetées de la communauté d’habitants.

Mais cette explication ne semble pas suffisante : "Sur ce noyau primitif d’exclus pour raisons sanitaires sont venus parfois se greffer d’autres exclus. Surtout à partir du moment où la lèpre, non transmissible par l’hérédité, a peu à peu disparu." (4) Parmi ces apports exogènes, se sont trouvés vraisemblablement des représentants d’un peu toutes les catégories précitées : des bannis ayant trouvé pour seul refuge une cagoterie (beaucoup sont situées le long des chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle), certains cadets de famille déshérités ayant sombré dans la plus complète marginalisation, des immigrés hispaniques ayant suivi les seigneurs gascons (particulièrement impliqués dans la lutte contre les musulmans implantés dans la péninsule Ibérique), des Roms sédentarisés (pas avant la fin du XVe siècle vraisemblablement), etc.

(1) Cagot est le terme générique utilisé à l’époque contemporaine. Ces personnes étaient désignées, selon les lieux, les époques et les milieux sociaux, sous différents vocables, généralement péjoratifs, méprisants voire franchement insultants (crestios, ladres, lépreux, cagots, agots, cougots, capots, gafets, gahets, giézites, gézites, gézitains, etc.).

(2) Ces petites communautés ségrégées existaient peut-être alors déjà depuis des siècles. Nous l’ignorons simplement, faute de sources.

(3) Dans ces cas, l’origine (ou la justification) de la ségrégation est d’ordre religieux : ces exclus ont pour charge des activités considérées comme "impures" (mais néanmoins indispensables au fonctionnement de la société) liées à la mort, au sang, aux excréments, etc.

(4) Gilbert Loubès, L’énigme des cagots, éditions Sud Ouest, 2006, p. 135.

samedi 29 janvier 2011

Gravité rationnelle

Dans ma note de lecture 43 consacrée à "Randi's Prize" de Robert McLuhan, je n'ai pas discuté par manque de place d'un concept pourtant central dans cet essai: celui de la "gravité rationnelle". Les sceptiques ont tendance à évoquer dans la littérature le "désir de croire" des tenants de l'existence d'authentiques processus paranormaux. On retrouvait même cette idée dans la populaire série télévisée "X-Files" avec la célèbre formule associée à Fox Mulder: "I want to believe". Ce désir de croire serait une sorte de "gravité irrationnelle"

Robert McLuhan suggère pour sa part qu'il existerait une impulsion psychologique contraire, qu'il surnomme dans son livre la "gravité rationnelle" (je cite):
But my reading of the investigative litterature sugggests that there exists a closely analogous process which I think of as rational gravity - a sort of backwards rationalizing that aims to expunge the sense of confusion that a paranormal claim tends to generate. There's an almost imperceptible pull back to normality, a two-stage process whereby the mind first supplies a scenario that potentially resolves the problem, and the gradually creates the conviction that this is in fact what happened.
J'avoue que je n'ai pas été particulièrement impressionné par cette idée.

Tout d'abord, il me semble que ce qu'il décrit pourrait être bien plus simplement interprété dans le cadre du biais de confirmation. Les tenants et les sceptiques, comme tous les êtres humains, ont tendance à sélectionner les informations qui vont dans le sens de leurs convictions et à ignorer celles qui vont dans un sens contraire. Pour cette raison, si un scénario alternatif plausible est proposé pour un évènement réputé paranormal, les sceptiques pourraient être amené à l'accepter trop rapidement. Rien de franchement bien nouveau là-dedans. Les sceptiques discutent régulièrement de ce type de biais cognitifs, et ne prétendent certainement pas être des sortes de surhommes qui seraient imperméables aux biais qui affectent la cognition humaine générale. Au mieux, le fait que nous ayons conscience de ces biais de raisonnement peut nous aider à imparfaitement lutter contre eux.

Ensuite, cette idée d'une "gravité rationnelle" me semble refléter tout simplement une différence majeure entre l'approche des sceptiques et celles des tenants: la prise en compte de la plausibilité antérieure. Les sceptiques adoptent en effet une épistémologie qui prend en compte ce que l'on sait dans le reste des sciences. Cette approche épistémologique peut être formalisée en statistique via le bayesianisme (sur ce sujet, voir l'article de Wagenmakers, Wetzels, Borsboom & van der Maa "Why Psychologists Must Change the Way They Analyze Their Data: The Case of Psi") et est souvent vulgarisée par la formule de Carl Sagan "des affirmations extraordinaires demandent des preuves extraordinaires". Le rasoir d'Occam est aussi souvent invoqué dans ce contexte.

Je trouve donc ironique que Robert McLuhan reproche aux sceptiques un penchant psychologique qu'ils explicitent bien souvent eux-mêmes dans la littérature, mais comme étant en réalité un principe méthodologique! On en revient finalement au problème que les tenants comme l'auteur de "Randi's Prize" surestime tout simplement la qualité des éléments amenés par la littérature parapsychologique supposés prouver l'existence du psi. Baptiser "gravité rationnelle" le fait que les sceptiques tentent de ramener le paranormal à du prosaïque, ce que les ufosceptiques francophones ont baptisé le "réductionnisme" (dans le sens d'expliquer par du connu), n'apporte à mes yeux pas grand chose.

Bien entendu, ce concept implique aussi chez Robert McLuhan une idée relativement courante dans la littérature parapsychologique qui serait la peur du psi: les sceptiques rejetteraient l'existence du paranormal à cause d'émotions négatives que celui-ci généreraient. Comme je l'ai déjà dit précédemment sur le balado (voir l'épisode #72 consacré à la psychologie des sceptiques), j'ai vraiment du mal à voir pourquoi les scientifiques auraient peur de l'existence d'authentiques processus paranormaux. La physique quantique a par exemple largement démontré que la science pouvait embrasser des idées extrêmement contre-intuitives, pour autant qu'il y ait des preuves en leurs faveurs.  

Au final, la gravité rationnelle ne me semble pas être un concept très intéressant. Les sceptiques se doivent d'être le plus rigoureux possible dans leurs investigations du paranormal, et ne pas forcément adopter la première explication qui leur vient à l'esprit, ni même la seconde ou la énième. Je pense cependant que les sceptiques qui enquêtent régulièrement sur le paranormal, comme par exemple Joe Nickell ou encore Benjamin Radford, seraient tout à fait d'accord avec ça! Proposer des explications qui ne tiennent que superficiellement la route n'est franchement l'objectif de personne...  

Épisode #87: Enquête sur "Rencontres paranormales"

L'Épisode #87: Enquête sur "Rencontres paranormales" du podcast "Scepticisme Scientifique - Le balado de la Science et de la Raison" est en ligne. Il s'agit d'une interview de Dany Plouffe, auteur du blog "Enquête sur "Rencontres paranormales" de TVA".

mercredi 26 janvier 2011

Notes de lectures - 44: "Qu'est-ce que les Lumières?"

(Mais que lisent donc les sceptiques?)

Note: 5/5.


Le mouvement sceptique contemporain se situe dans la continuation des Lumières. Pour rappel, le livre de Tzvetan Todorov intitulé "L'esprit des Lumières" (voir ma note de lecture 28) est une excellente introduction à ce courant intellectuel important dans l'histoire des idées. J'ai précédemment discuté sur ce blog du philosophe des Lumières écossaises David Hume, qui me semble être une référence extrêmement importante pour les sceptiques (voir ma note de lecture 6, consacrée à son ouvrage "Enquête sur l'entendement humain").

J'aimerais aujourd'hui présenter l'essai "Qu'est-ce que les Lumières?"d'Immanuel Kant (1724-1804), dans lequel le philosophe allemand propose sa réponse à la question posée dans le titre. Il écrit:
Les Lumières, c'est pour l'homme sortir d'une minorité qui n'est imputable qu'à lui. La minorité, c'est l'incapacité de se servir de son entendement sans la tutelle d'un autre. C'est à lui seul qu'est imputable cette minorité, dès lors qu'elle ne procède pas du manque d'entendement, mais du manque de résolution et de courage nécessaires pour se servir de son entendement sans la tutelle d'autrui. Sapere audel! Aîe le courage de te servir de ton propre entendement: telle est donc la devise des Lumières.  
Ce qu'il nous dit ici, c'est que les Lumières adviennent lorsque les gens commencent à penser par eux-mêmes. Tant qu'ils se contentent de suivre l'avis des autorités (que cela soit par exemple les politiciens, les économistes ou encore les religieux), les individus restent des mineurs. Ils n'accèdent réellement à la majorité que lorsqu'ils ont le courage de raisonner indépendamment. Les gens préfèrent en effet selon le philosophe allemand se conformer aux préjugés par paresse et par lâcheté. Il est bien plus facile de suivre l'avis de quelqu'un d'autre que de se forger le sien.

Immanuel Kant souligne l'importance du débat d'idées, et le fait que les intellectuels doivent exprimer leurs convictions réelles. Il distingue cependant l'usage public de l'usage privé de la raison:
Mais j'entends par usage public de notre raison celui que l'on en fait en tant que savant pour l'ensemble du public lisant. J'appelle usage privé, celui qu'on est autorisé à faire de sa raison dans un certain poste civil ou une fonction dont on a la charge.
L'exemple du prêtre permet d'expliciter cette distinction. Un prêtre, lorsqu'il prêche le dimanche à ses paroissiens, se doit d'enseigner les dogmes de l'église. En effet, son travail consiste à être le représentant de cette institution. Il ne doit pas dans ce contexte donner ses opinions personnelles. Il s'agit de l'usage privé. Par contre, lorsque ce même prêtre décide de contribuer au débat d'idées entre intellectuels, en écrivant par exemple des articles, dans ce contexte il est essentiel qu'il puisse dire exactement ce qu'il pense véritablement. Il s'agit de l'usage public. Le philosophe allemand tempère quelque peu la distinction entre usage public et usage privé en précisant que si vos convictions sont en désaccord trop profond avec le travail que vous effectuez, alors vous devez démissionner. Si par exemple vous êtes un prêtre, mais que vos opinions sont trop éloignées des dogmes de l'église, alors il est de votre devoir de quitter votre travail.

Les Lumières se caractérisent donc dans ce texte d'Immanuel Kant par le rejet des autorités, qu'elles quelles soient, et la nécessité pour tout un chacun d'avoir le courage de penser par lui-même. Elles se caractérisent aussi par la nécessité pour les intellectuels de participer au débat d'idées en ne dissimulant pas leurs convictions profondes, mis-à-part dans le contexte de leur travail si celui-ci implique de représenter une institution.

Pour terminer ce billet, signalons que le philosophe allemand répond aussi dans "Qu'est-ce que les Lumières?"à la question de savoir si la période à laquelle il vivait était réellement les Lumières. Sur ce point il écrit - et je pense que sa réponse est toujours vraie à l'heure d'aujourd'hui:
Lorsque on vient donc maintenant demander: vivons-nous actuellement dans une époque éclairée? Alors la réponse est: non, mais dans une époque de propagation des Lumières. 

vendredi 21 janvier 2011

Épisode #86: Monty Harper – “Songs From the Science Frontier”

Dans l'Épisode #86: Monty Harper – “Songs From the Science Frontier”, nous vous proposons d'écouter l'intégralité du dernier album du musicien.

Vous pouvez vous procurer l'album (ou des chansons individuelles) via l'iTunes Store ou CD Baby. Le site officiel de Monty Harper se trouve .

Un tout grand merci à Monty Harper de nous avoir autorisé à diffuser son album de la sorte!

mardi 18 janvier 2011

La revue sceptique

"The Skeptical Review" est un blog qui, comme son nom l'indique, passe en revue les différents balados sceptiques anglo-saxons, commentant semaine après semaine le contenu des épisodes. Comme vous le savez, j'ai été récemment interviewé par Kylie Sturges pour le Token Skeptic Podcast. J'écris ce petit mot aujourd'hui juste pour vous signaler que vous pouvez maintenant aller lire ce que Nigel St. Whitehall a pensé de mon interview dans son billet "Some Token Skeptic, The Skeptic Zone & Year end round ups". Il consacre un paragraphe à mon interview au milieu de son billet.

dimanche 16 janvier 2011

Notes de lectures - 43: "Randi's Prize"


(Mais que lisent donc les sceptiques?)


Note: 2/5.

"Randi's Prize: What Sceptics Say About the Paranormal, Why They Are Wrong, and Why It Matters" est un ouvrage de Robert McLuhan, connu aussi pour être l'auteur du blog "paranormalia". Le site officiel du livre se trouve .

Commençons par préciser que "Randi's Prize" est un livre critiquant les sceptiques et ayant au final peu de rapport avec le prix de la James Randi Educational Foundation (ou JREF pour les intimes). Il s'agit en réalité d'une revue de la littérature parapsychologique, et d'une tentative d'argumenter que les sceptiques ont tort de rejeter l'existence d'authentiques phénomènes paranormaux. James Randi est parfois mentionné dans le livre, mais comme de nombreux autres sceptiques. Son prix-défi est, contrairement à ce que le titre donne à penser, très peu discuté.

Ceci étant précisé, je dois dire que j'ai globalement aimé lire "Randi's Prize". Le style est agréable et l'ensemble se laisse parcourir aisément. Il y a amplement de quoi donner matière à réflexions. Robert McLuhan a une bonne maîtrise de la littérature sceptique, et prend le temps de la présenter et de la discuter. Même s'il critique les auteurs que personnellement j'apprécie, le ton général est respectueux et ne sombre pas dans l'ad hominem. J'aurais tendance à penser aussi que, paradoxalement, l'auteur maîtrise mieux les arguments sceptiques contre l'existence d'authentiques phénomènes paranormaux que bon nombre de sceptiques. Une des forces de cet essai est qu'il documente ses propres réflexions, et explique comment il est passé d'une position de sceptique à une position de tenant. Rien que pour cela je pense que la lecture de ce livre est intéressante, parce qu'elle permet de mieux appréhender comment quelqu'un peut être amené à croire dans l'existence d'authentiques phénomènes paranormaux, et ce à travers sa lecture de la littérature parapsychologique.

Un des problèmes que j'ai en général avec les "sceptiques des sceptiques" issus de la parapsychologie - et  Robert McLuhan ne fait ici pas exception - est qu'ils abordent le mouvement sceptique contemporain de manière unidimensionnelle: leur centre d'intérêt étant les phénomènes paranormaux (et pas les ovnis, les cryptides, les médecines prétendument alternatives, le dessein intelligent, l'apologétique ou encore les théories de la conspiration), ils discutent uniquement du scepticisme à propos de ceux-ci. Cela leur donne une vision biaisée du mouvement, de ses objectifs et de ses méthodes; vision qu'ils transmettent malheureusement à leurs lecteurs. Le mouvement sceptique contemporain, c'est bien plus qu'un ensemble de chercheurs et d'intellectuels qui tentent d'expliquer les phénomènes paranormaux de manière prosaïque (par opposition à postuler l'existence du psi). N'aborder que cette question, et par là ensuite porter un jugement sur l'ensemble du mouvement, c'est ne prendre qu'une petite tranche du champ du scepticisme rationnel pour évaluer ce dernier globalement. A noter que les ufologues, les tenants du dessein intelligent ou les conspirationnistes procèdent exactement de la même façon: ils évaluent le mouvement sceptique contemporain non pas dans sa totalité, mais se concentrent sur la section, aussi infime soit-elle, qui est consacrée à débattre de leur centre d'intérêt. Cette manière d'aborder les choses leur donne des oeillères qui limitent leur perception lorsqu'ils évaluent la philosophie et l'action du mouvement sceptique contemporain.

Il y a évidemment des moment où je ne peux pas suivre Robert McLuhan. En voici quelques exemples.

Pour être amené à considérer que la littérature parapsychologique prouve l'existence du Psi, il est nécessaire d'entre-autres a. minimiser les problèmes de réplication et b. minimiser le manque de fiabilité du témoignage humain. Robert McLuhan utilise l'argument fallacieux surnommé en anglais "special pleading" pour minimiser les problème de répétabilité des expériences, en prétendant que ceux-ci s'expliquent parce qu'il s'agit d'un phénomène psychique. Etant lié aux émotions et aux intentions des sujets, les résultats sont difficilement répétables. Ray Hyman a discuté du fait que certains parapsychologues (par exemple ceux qui relèvent de la science noétique, comme Dean Radin) prétendent que le psi est non seulement réplicable mais qu'il l'a été par le passé dans la littérature, tandis que d'autres prétendent qu'une des caractéristiques du psi est de souffrir d'un problème intrinsèque de réplication dans son article "The demise of parapsychology, 1850-2009" (The Skeptic, vol. 22, n°2, p. 17-21). Evidemment, les deux groupes de parapsychologues ne peuvent pas être dans le vrai: soit le psi est répétable, soit il souffre d'un problème intrinsèque de réplication. Quoi qu'il en soit, Robert McLuhan adhère à la deuxième option. Le problème est que cela place la charrue avant les boeufs: le problème de réplication dont souffre la parapsychologie fait qu'il y a de bonnes raisons de douter de l'existence du psi, mais à la place on transforme le problème en une caractéristique du phénomène que l'on cherche à prouver en premier lieu (voir aussi sur ce sujet mon billet "Pile je gagne, face tu perds - La rhétorique de la parapsychologie").

J'ai aussi beaucoup de mal avec l'argumentation qui consiste à dire que la fraude est rampante chez les médiums, et de concéder dans la foulée que la toute grande majorité d'entre-eux a été exposée en flagrant délit de tricherie (Daniel Dunglas Home étant souvent cité dans la littérature comme l'exception à la règle) mais d'ensuite argumenter qu'il reste malgré tout un résidu de phénomènes authentiques. Nous sommes ici dans une situation similaire aux cas résiduels en ufologie. Nous savons expliquer de manière prosaïque la majorité des observations. Il y a cependant des cas qui résistent. Est-ce que cela soutient pour autant l'hypothèse extraterrestre pour expliquer le phénomène ovni? Non, parce qu'il est plus rationnel de généraliser et de faire le pari que si la majorité des cas de la casuistique s'explique de manière prosaïque, en réalité c'est vrai pour la totalité d'entre-eux. Les cas résiduels sont alors considérés comme inexplicables à cause du manque de fiabilité de la perception et de la mémoire humaine, d'informations erronées ou insuffisantes, voir de fraudes (conscientes ou non) de la part de l'enquêteur et/ou du témoin. Robert McLuhan n'adopte bizarrement pas ce raisonnement pour les médiums. Non seulement les médiums qui n'ont jamais été exposé pour tricherie doivent selon lui être considérés comme authentique, mais aussi ceux qui ont été pris en flagrant délit pour les séances où cela n'a pas été le cas (comme Eusapia Palladino) et même ceux qui ont confessé avoir utilisé des trucages d'illusionnistes à un certain moment de leur carrière! Il en vient à argumenter que les trucages font partie de la génération d'authentiques phénomènes paranormaux et que les sœurs Fox, malgré la confession de Margaret, ont généré d'authentiques phénomènes paranormaux. J'avoue que je suis franchement dubitatif. Je pense personnellement que si un médium est pris en flagrant délit de tricherie une fois dans sa carrière ou confesse l'avoir fait, il est bien plus légitime de considérer que celui-ci trichait dans tous les cas, et ce même durant les séances où les investigateurs ont échoué à détecter des trucs.

Enfin, il avance très souvent que les sceptiques ne lisent pas la littérature, et quand ils le font c'est de manière beaucoup trop superficielle. C'est une opinion très commune dans la communauté des tenants de l'existence d'authentiques phénomènes paranormaux. J'avais déjà blogué sur le sujet en mars 2008, dans mon billet "Les sceptiques ne lisent (prétendument) pas la littérature". J'avoue que je ne gobe pas du tout cet argument. Il serait bien plus exact de dire que les sceptiques lisent la littérature différemment, parce qu'ils adhèrent au naturalisme philosophique alors que les tenants tendent à rejeter le matérialisme au profit du dualisme. A noter que certains tenants sont (ou plutôt tentent de rester) matérialistes, mais Robert McLuhan explicite clairement dans "Randi's Prize" son adhésion au dualisme ainsi qu'à l'hypothèse survivaliste. Bien entendu, il existe bon nombre de sceptiques qui maîtrisent très mal la littérature parapsychologique, mais cela est dû au fait, comme je l'écrivais plus haut, que le mouvement sceptique contemporain couvre de très nombreux sujets, depuis les théories de la conspiration aux médecines prétendument alternatives en passant par l'archéomanie. Du coup, il est totalement impossible pour un individu de couvrir l'ensemble des sujets en profondeur. Je pense que cette doxa des tenants provient d'un raisonnement qui prend la forme suivante: "Je suis quelqu'un de rationnel. J'ai lu la littérature. Celle-ci a emporté mon adhésion que les authentiques processus paranormaux existent. De ce fait toute personne rationnelle doit arriver à cette même conclusion, donc les sceptiques - qui ne défendent pas la même conclusion que moi - n'ont forcément pas lu la littérature. S'ils l'avaient lu, ils seraient d'accord avec moi.".

En guise de conclusion, je dirais que je préfère largement  "Randi's Prize" à l'ouvrage de Dean Radin "La conscience invisible". En effet, même s'il est un tenant, Robert McLuhan explicite beaucoup plus la réelle complexité du débat, présentant dans les chapitres en alternance les arguments des sceptiques et ceux des tenants. Pour cette raison, je conseille la lecture de cet ouvrage aux sceptiques intéressés par la parapsychologie.

Réponse de l'IMI à Florent Martin Michiellot

Tiens, la bande des Etudiants de l'Institut Métapsychique  International (GEIMI) a écrit un article (malheureusement toujours anonyme, comme à leur habitude) à propos de l'interview de Florent Martin Michiellot (dans l'Épisode #76 du balado): "Une interview maladroite de Florent Martin-Michiellot". Cela vaut la peine d'y jeter un coup d'oeil...

samedi 15 janvier 2011

Épisode #85: "Faut-il croire à tout?"

L'Épisode #85: "Faut-il croire à tout?" du podcast "Scepticisme Scientifique - Le balado de la Science et de la Raison" est en ligne. Il s'agit d'une interview d'Elie Volf, auteur de l'ouvrage "Faut-il croire à tout?".

vendredi 14 janvier 2011

Le blog "Scepticisme Scientifique" a trois ans!

Bonjour,

"Scepticisme Scientifique - Le Blog de la Science et de la Raison" a tout juste trois ans! Bon Anniversaire!

J'ai créé ce blog il y a trois ans de cela, quelques mois après mon arrivée au Japon. J'étais à l'époque dépité d'un côté par les guerres d'éditions sur wikipédia et de l'autre par les attaques du Groupe Etudiants de l'Institut Métapsychique International (GEIMI) à l'encontre du mouvement sceptique contemporain et de la zététique. La critique de la thèse de doctorat de Richard Monvoisin, publiée par un des blogueurs anonymes du GEIMI - très probablement le psychologue clinicien Renaud Evrard - qui date du 11 février 2008 et intitulée "Zététique et didactique des disciplines scientifiques : Critique de la thèse de Richard Monvoisin", est restée dans les annales. C'est cette situation qui m'a amené originellement à créer ce blog, parce que je me rendais bien compte à l'époque des limites intrinsèques de wikipédia (et ce malgré la création le 19 août 2007 du Projet:Scepticisme rationnel) et du fait qu'il était important de faire connaître en français le scepticisme scientifique. Les tenants de la réalité d'authentiques processus paranormaux présentent malheureusement une vision biaisée de ce qu'est réellement le mouvement sceptique contemporain, que ce soit ses objectifs ou ses méthodes. Il me semblait donc essentiel de tenter de rétablir quelques vérités.

Par exemple, l'année dernière à la même époque, je publiais sur ce blog ma propre critique, je l'espère nettement plus nuancée, de la thèse "Pour une didactique de l'esprit critique" et j'interviewais son auteur sur le balado le 20 mars 2010 dans l'Épisode #42. C'était ma réponse au billet posté par le GEIMI deux ans plus tôt, ce que son auteur (toujours anonyme) a bien compris puisqu'il s'est fendu d'un nouveau billet après la publication de l'épisode du balado: "Une interview maladroite de Richard Monvoisin".

Que les tenants de l'existence d'authentiques processus paranormaux n'aiment pas les sceptiques et zététiciens (qu'ils insultent copieusement en les qualifiants de "pseudo-sceptiques" - à la suite de Marcello Truzzi - ou encore de "debunker") n'a absolument rien d'étonnant. C'est dans l'ordre des choses. Je suis juste heureux qu'aujourd'hui le podcast "Scepticisme scientifique: Le balado de la Science et de la Raison" est un lieu où les véritables sceptiques peuvent s'exprimer, par contraste avec les soi-disant "sceptiques des sceptiques".

Lorsque j'ai créé ce blog en janvier 2008, je ne me doutais pas quelle grande aventure il serait pour moi! Tout ce contenu représente une masse conséquente de travail, mais grâce à celui-ci j'apprends tous les jours, et je deviens ce faisant un meilleur sceptique. Après tout, le scepticisme, ce n'est pas véritablement quelque chose qu'on est, mais c'est bien plutôt un idéal vers lequel on tend. Petit "Sherlock Holmes" deviendra grand...

Je me réjouis de débuter une quatrième année en votre compagnie, qu'elle soit pleine de Science et de Raison!

Sceptiquement vôtre,

samedi 8 janvier 2011

Épisode #84: L’hypothèse du cerveau mourant

L'Épisode #84: L’hypothèse du cerveau mourant du podcast "Scepticisme Scientifique - Le balado de la Science et de la Raison" est en ligne. Jean-Michel Abrassart y discute de la recherche de Pim van Lommel & co. sur les expériences de mort imminente (EMI).

Références:

- van Lommel P, van Wees R, Meyers V, Elfferich I. (2001). "Near-death experience in survivors of cardiac arrest: a prospective study in the Netherlands". Lancet. Dec 15;358(9298):2039-45.
- Braithwaite, J. J. (2008). "Towards a cognitive neuroscience of the dying brain". The Skeptic Magazine (UK), vol. 21, n°2, p. 8-16.
- Carter, C. (2010). "“Heads I Lose, Tails You Win”, Or, How Richard Wiseman Nullifies Positive Results, and What to Do about It: A Response to Wiseman’s (2010) Critique of Parapsychology". Journal of the Society for Psychical Research 74: 156-167 (2010)

mardi 4 janvier 2011

Les sceptiques et la question de l'expertise

Il y a depuis quelques temps dans la blogosphère sceptique des discussions autour de la notion d'expertise, et l'idée que si un sceptique n'est pas un expert dans un domaine donné, il devrait se contenter d'énoncer le consensus scientifique sur la question - en tout cas s'il en existe un. C'est la position avancée par Massimo Pigliucci dans la conférence qu'il a donné à "The Amaz!ng Meeting 8" (en 2010) sous le titre "So, you think you're a skeptic, don't you?" ou encore Daniel Loxton dans son billet: "What, if anything, can skeptics say about science?".

Ce débat a été initié lorsque James Randi a écrit un billet pour Swift dans lequel il exprimait son scepticisme concernant l'origine anthropogénique du réchauffement climatique. J'en ai parlé à l'époque ici-même. Penn & Teller, à cause de leur affiliation politique (le libertarianisme) et tout particulièrement leur participation au Cato Institute, ont aussi réalisé un épisode de "Bullshit!" (saison 1 épisode 13: "Environmental Hysteria") dans lequel ils tombaient dans le même travers. Le problème est que le consensus scientifique concernant l'origine des changements climatiques actuels est clair. Quelle est donc l'expertise de James Randi, Penn & Teller ou encore de Michael Shermer (lui aussi un adhérant au libertarianisme en politique qui a par le passé tenu des propos climato-sceptiques) sur le sujet? A noter, pour ceux qui veulent aller plus loin sur ce sujet, que Massimo Pigliucci consacre un chapitre de "Nonsense on Stilts" précisément à cette question!

Plus récemment, une discussion s'est enflammée entre deux sceptiques, Benjamin Radford et Rebecca Watson, sur la question de savoir si les troubles des conduites alimentaires, comme par exemple l'anorexie mentale, étaient générés par les images véhiculées par les médias. Rebecca Watson défendait la position que les médias sont principalement à l'origine de ces troubles, tandis que Benjamin Radford argumentait que le rôle des médias en la matière était exagéré. Dans un billet intitulé "Know Not Only What You Know, But Why and How You Know It", Barbara A. Drescher avance que le conflit provient du manque d'expertise des intervenants, particulièrement de Rebecca Watson. Je cite sa conclusion:
I think it is plain, though, that the issue is complex and so is the literature about it. It is fairly easy for the average human to view this kind of literature as supporting their current view of the world. It is also human to defend that view, even when it is not supported, and to ignore explanations of why they should be skeptical. That’s one of the reasons we need Skeptics (like Ben Radford).
Est-ce que dès lors les sceptiques (moi y compris) devraient se contenter d'exprimer le consensus scientifique? J'avoue que je trouve cette proposition quelque peu problématique, particulièrement parce qu'elle me semble impossible à mettre en pratique! Julia Gallef a écrit un excellent commentaire à la conférence de Massimo Pigliucci, intitulé "Should non-experts shut up? The skeptic's catch-22". Pour ma part, au cours des années, j'ai eu tendance à plutôt penser dans la ligne exprimée par Stephen L. Gibson dans son engagement du sceptique (ma traduction de l'anglais):
Quand je regarde ce que je crois être vrai, je reconnais que tout ce que j'ai ne sont que des opinions à divers états de développement. De nombreuses variables comme par exemple l'âge, les informations additionnelles, l'éducation ou le fait d'être exposé à d'autres points de vue pourraient m'amener à changer ce que je crois sur le long terme. En attendant, je peux passionnément argumenter en faveurs de ce que je crois. Faire cela est mon droit démocratique - peut-être même mon devoir. Mais aucune de mes croyances ne me tiendront en otage. Je serais toujours prêt à entretenir des défis vis-à-vis de ce que je crois, et ultimement je serais prêt à abandonner n'importe qu'elle croyance si je le fais dans l'intérêt de la vérité, lorsque l'on me présente des preuves crédibles et valides.
Dans un épisode du balado "Rationally Speaking", Massimo Pigliucci explicitait ce qu'il entendait par expert: quelqu'un qui a un doctorat dans le domaine en question ou qui a investi un nombre d'heures similaires à étudier celui-ci par lui-même.

Prenons l'exemple de la parapsychologie. Je dirais que le consensus parmi les gens qui réalisent des recherches parapsychologiques à un niveau universitaire est que soit le Psi existe; soit que la recherche semble pointer dans la direction qu'il existe et qu'il faut donc faire plus de recherches sur le sujet. Pourtant la majorité des sceptiques n'expriment pas cette position! Ne rejettent-ils pas alors l'opinion faisant consensus chez les experts? Vous allez me répondre: "Oui, mais c'est parce que la parapsychologie est une pseudo-science". Les sceptiques ne reconnaissent pas la communauté des parapsychologues comme une communauté légitime d'experts. Massimo Pigliucci est d'ailleurs extrêmement critique de la parapsychologie dans "Nonsense on Stilts", sans pour autant avoir un doctorat dans le domaine - et je ne suis pas du tout convaincu qu'il ait consacré un temps équivalant à s'intéresser à ce sujet. L'idée serait alors peut-être que le consensus scientifique établi par des gens extérieurs au domaine, plutôt que par les parapsychologues eux-mêmes, serait que la parapsychologie est pseudo-scientifique.

La question que j'aimerais poser maintenant pour aller plus loin dans la réflexion sur le sujet est: quelle est l'expertise de James Randi en matière de parapsychologie? Il n'a pas de doctorat sur le sujet. En quoi être un illusionniste fait-il de lui un expert? Fondamentalement, en quoi est-ce que quand James Randi critique la parapsychologie cela est différent de quand il critique le consensus des climatologues? Parce qu'il aurait prétendument étudié le domaine autant qu'un doctorant ne l'aurait fait? Je dirais ici que la réponse standard est parce qu'il est un expert en fraudes et trucages. Mais est-ce qu'un expert en fraudes et trucages fait nécessairement de lui un expert en parapsychologie? Attention, je suis personnellement convaincu que les illusionnistes ont un rôle important à jouer dans l'étude du paranormal, mais est-ce que certains sceptiques n'accordent pas une importance trop grande aux positions et analyses de James Randi en la matière?

J'avoue que je n'ai pas de réponses à toutes ces questions. Comme je l'ai dit plus haut, la position de Pigliucci/Loxton, qui est que les sceptiques devraient se contenter de répéter la position du consensus scientifique, me semble être tout simplement impossible à mettre en pratique. Un point que je n'ai pas évoqué dans ce billet mais qui me semble aussi très important est qu'il faut avoir un certain degré d'expertise afin de pouvoir déterminer que l'on est réellement un expert dans un domaine. De plus, l'Effet Dunning-Kruger nous apprend que les moins compétents dans un domaine surestiment leur compétence alors que les plus compétents auraient tendance à sous-estimer leur niveau de compétence!

En conclusion, je dirais que si non seulement la solution proposée par Pigliucci/Loxton me semble impraticable, elle soulève de plus de nouveaux problèmes, comme le statut de quelqu'un comme James Randi lorsqu'il critique, par exemple, la parapsychologie.

dimanche 2 janvier 2011

Notes de lectures - 42: "Brain Rules for Baby"

(Mais que lisent donc les sceptiques?)


Note: 3/5.

"Brain Rules" est une série de livres de vulgarisation par John Medina consacré à la neuropsychologie. "Brain Rules for Baby: How to Raise a Smart and Happy Child From Zero to Five" en est le second opus, et est un ouvrage destiné aux (futurs?) parents. Il couvre aussi bien la grossesse que les premières années de la vie.

Il faut bien dire que les parents sont bombardés d'informations, que ce soit dans les médias ou par les proches. Et il n'est pas toujours évident de faire le tri! Les conseils, souvent contradictoires, pleuvent: "vous devriez faire ceci ou cela pour aider le développement de l'intelligence de votre bébé". On connait par exemple le soi-disant Effet Mozart: si vous faites écouter à un enfant de moins de trois ans de la musique composée par Mozart, son intelligence en sera prétendument accrue. Il est cependant nettement plus difficile de trouver de l'information basée sur la science plutôt que sur la doxa.

John Medina réalise ici une excellente revue de la littérature en neuropsychologie consacrée à ce qui peut aider à développer l'intelligence d'un bébé ou d'un enfant en bas-âge. J'ai aimé ce livre, qui tout en étant accessible pour le plus grand nombre, présente de l'information fiable sur le sujet. L'auteur n'hésite cependant pas à rentrer parfois dans des discussions légèrement plus techniques et à expliquer par exemple certaines structures cérébrales. Sous le prétexte de parler de l'éducation des enfants, ce livre est donc aussi une introduction au domaine fascinant de la neuropsychologie.

samedi 1 janvier 2011

Épisode #83: La génodique

L'Épisode #83: La génodique du podcast "Scepticisme Scientifique - Le balado de la Science et de la Raison" est en ligne. Comme son titre l'indique, Nicolas Gauvrit y discute de la génodique.