
Bénitier pour cagots de l'église de Bassoues (Gers)
La Gascogne sous l’Ancien Régime, ce n’est pas seulement les figures chevaleresques et hautes en couleurs d’Henri IV ou de d’Artagnan. La province abrite encore à cette époque une communauté de personnes contraintes depuis des siècles par la pression publique et par les lois à vivre à l’écart du reste de la population : les Cagots (1). Dans les pays situés sur la rive gauche de la Garonne, mais aussi en Navarre et dans la frange occidentale de l’Aragon, leur existence est attestée du XIe (2) jusqu’au XIXe siècle, où s’éteignent les derniers individus désignés comme tels par leur voisinage. Pour fixer les idées, leur nombre est estimé entre 10 000 et 20 000 à la fin du XVIe siècle.
Le sort de ces groupes de parias héréditaires a souvent été mis en parallèle avec celui des Intouchables en Inde et des Burakumin au Japon (3). Les Cagots étaient ainsi obligés d’habiter dans des maisons ou des hameaux isolés (ou alors confinés dans certaines rues, de véritables petits ghettos), d’utiliser uniquement le point d’eau (fontaine, puits, etc.) qui leur était réservé, de pénétrer dans l’église par une porte séparée, d’utiliser un bénitier distinct et de se tenir au fond du bâtiment, à l’écart des autres fidèles. À leur mort, ils étaient enterrés dans une parcelle à part du cimetière. Dans quelques cas, ils avaient même leur propre église et leur propre cimetière. Ils ne pouvaient épouser une personne d’une autre condition que la leur. Il leur était également interdit d’exercer certaines activités, en premier lieu celles de cultivateur et d’éleveur, et plus largement tous les métiers liés à l’alimentation. Ils se trouvaient de ce fait relégués essentiellement aux métiers du bois : charpentiers, bûcherons, menuisiers, etc.
Sur le plan juridique, les Cagots bénéficiaient sinon de droits comparables aux hommes et femmes du commun : il leur était possible de passer des contrats, d’acheter et de vendre des biens, de les léguer à leur mort, etc.
Les plus anciennes sources disponibles nous en donnent des descriptions aussi peu engageantes que fantasmagoriques. Guy de Chauliac, le plus réputé des chirurgiens européens du XIVe siècle, les décrit comme des "monstres à voix rauque, au visage cloué de boutons dont la base est verte et la pointe blanche" (!), au "visage hideux aux yeux tout arrondis, aux paupières gonflées, épaissies, au nez aplati", "à l’haleine forte et au désir violent". Bref, ces créatures évoquent plus les Martiens teigneux et libidineux du film Mars Attacks! que des humains normaux. Son successeur au XVIe siècle Ambroise Paré leur attribue, sur simple ouï-dire, une chaleur corporelle telle qu’une pomme placée dans leur main se dessècherait en l’espace d’une heure… Il est aussi question dans la littérature de pieds déformés voire palmés, d’oreilles dépourvues de lobes…
Le renversement d’opinion à leur sujet est perceptible dans les milieux cultivés à partir de la fin du XVIe siècle. À Bagnères-de-Bigorre (Hautes-Pyrénées), les Dominicains acceptent en 1664 que des Cagots soient inhumés dans leur cimetière. La fin officielle de la ségrégation est de nos jours souvent fixée à 1683, bien que les lettres patentes de Louis XIV décrétant leur affranchissement paraissent être restées à l'état de projet (elles ne furent jamais enregistrées par les parlements). Dans les faits, il faudra quoi qu’il en soit encore quelques procès et plusieurs générations pour l'imposer, les populations locales s’y montrant apparemment plutôt hostiles jusqu’à la Révolution.
Francisque Michel, dans sa fameuse Histoire des races maudites (1847), a bien résumé le problème qui se pose à l’historien : "[Les Cagots] avaient un domicile fixe, ils professaient la même religion que leurs voisins, ils gagnaient leur vie en exerçant des métiers utiles et honorables : d’où vient donc le mépris et l’aversion qu’ils inspiraient ?". Différents types d’hypothèses ont été avancés depuis le XVIIe siècle pour expliquer la stricte ségrégation sociale et spatiale dont ils étaient victimes :
- Cause sanitaire : les Cagots seraient des lépreux (ou assimilés), d’où les multiples règlements prophylactiques à leur encontre (interdiction en substance d’entrer en contact avec la nourriture, l’eau, etc.). La lèpre est en effet contagieuse (sous sa forme lépromateuse, la lèpre tuberculoïde ne l’étant quasiment pas elle), ses modes de transmission impliquant cependant généralement des contacts étroits avec un malade.
Objections : en 1600, le parlement de Toulouse met sur pied une commission composée de deux médecins et de deux chirurgiens qui s’attache à examiner sous toutes les coutures 22 cagots (hommes, femmes, enfants et même un nourrisson de 4 mois). Celle-ci rapporte n’avoir trouvé que des personnes tout à fait normales, saines, exemptes de difformités congénitales ou de maladies contagieuses. D’autres savants, après observations, concluront de même au cours des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles. En somme, depuis au minimum la fin du XVIe siècle, les Cagots ne se distinguent par aucun signe physique ou pathologie particulière des populations ambiantes.
- Origine ethnique particulière : les Cagots seraient des descendants de Sarrasins, c’est-à-dire d’anciens envahisseurs qui auraient pris racine (Pierre de Marca, 1640) ; de Wisigoths, les anciens maîtres déchus de la région (D. Juan de Parocheguy, 1674) ; d’Hispaniques, autrement dit de réfugiés originaires de la péninsule Ibérique ayant fui les Sarrasins ; de Roms sédentarisés…
Objections : les descriptions morphologiques des Cagots sont parfaitement divergentes, certains auteurs les décrivant grands et blonds avec des yeux bleu-gris, d’autres les voyant petits, bruns et basanés…
- Origine religieuse particulière : les Cagots descendraient de cathares, de juifs, d’excommuniés (pour cause de vol de biens d’église, de concubinage, de pratique de l’usure ou de la sorcellerie, etc.).
Objections : les aires d’implantation des cathares et des cagots ne coïncident pas. D’une façon générale, l’orthodoxie de leur foi n’est pas mise en doute dans les sources historiques.
- Origine socio-économique particulière : les Cagots seraient des vagabonds jetés sur les routes lors de famines ou/et d’épidémies, des délinquants bannis de leur cité d’origine (les criminels portent souvent sur leur corps la marque du méfait accompli, par exemple un essorillement, ces mutilations tenant alors lieu, comme la marque au fer rouge, de casier judiciaire), ou encore des individus exclus du cadre familial du fait d’une coutume successorale particulière à la région, l’aînesse intégrale, et de ce fait conduits à devenir des marginaux (Alain Guerreau, 1988).
Objections : l’hypothèse de cadets de famille sans terre condamnés à vivre à la marge de la société dans un contexte économique et politique figé peut être au moins partiellement réfutée car l’aînesse intégrale n’existait que dans le Béarn et la Chalosse. Or, on trouve des concentrations aussi fortes de cagoteries dans des pays voisins où l’héritage se transmettait alors de façon égalitaire. Par ailleurs, on voit mal comment, en sus d’être privés de tout héritage, les enfants puinés auraient ensuite systématiquement suscité un tel dégoût à leurs propres familles. Les historiens font parfois preuve d’un manque de psychologie élémentaire…
- Causes "extraordinaires" : au cours des dernières décennies, des pseudo-historiens n’ont pas manqué d’exploiter l’énigme historique des Cagots, en en faisant soit des initiés vivants volontairement à l’écart du monde afin de sauvegarder leurs secrets ésotériques, soit des hominidés reliques, soit, c’était tout aussi inévitable, des extraterrestres…
Objections : les Cagots ont lutté sur le plan judiciaire pour faire cesser les discriminations dont ils étaient l’objet. Leur conformation physique, on l’a vu, apparaissait par ailleurs tout à fait banale dès qu’on les observait avec un œil "scientifique".
Aucune explication unique ne semble en fait convenir. La meilleure hypothèse (voir mon dernier livre pour une présentation et une discussion de cette notion dans les sciences humaines) devra donc logiquement être composite.
On sait, d’une part, que des sources médiévales identifient les Cagots à des lépreux et, d’autre part, que quelques cagoteries au moins dérivent avec certitude de léproseries. Il est donc vraisemblable que les Cagots étaient bien principalement des descendants d’anciens lépreux. On sait aussi que la lèpre, qui n’est pas héréditaire, a progressivement disparu en Europe dès la fin du Moyen Age (sans que l'on sache d’ailleurs encore aujourd’hui en donner la raison), ce qui expliquerait qu’à la fin du XVIe siècle on n'en trouve plus de traces chez les Cagots. Il est enfin hautement probable qu’à l’époque où sévissait la maladie des personnes victimes d’affections cutanées de nature diverse aient été considérées, à tort, comme lépreuses : on peut penser en particulier à celles atteintes de leishmaniose, de formes sévères de psoriasis, etc. Celles qui en souffraient pouvaient inspirer la même peur d’une contagion et, par conséquent, être rejetées de la communauté d’habitants.
Mais cette explication ne semble pas suffisante : "Sur ce noyau primitif d’exclus pour raisons sanitaires sont venus parfois se greffer d’autres exclus. Surtout à partir du moment où la lèpre, non transmissible par l’hérédité, a peu à peu disparu." (4) Parmi ces apports exogènes, se sont trouvés vraisemblablement des représentants d’un peu toutes les catégories précitées : des bannis ayant trouvé pour seul refuge une cagoterie (beaucoup sont situées le long des chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle), certains cadets de famille déshérités ayant sombré dans la plus complète marginalisation, des immigrés hispaniques ayant suivi les seigneurs gascons (particulièrement impliqués dans la lutte contre les musulmans implantés dans la péninsule Ibérique), des Roms sédentarisés (pas avant la fin du XVe siècle vraisemblablement), etc.
(1) Cagot est le terme générique utilisé à l’époque contemporaine. Ces personnes étaient désignées, selon les lieux, les époques et les milieux sociaux, sous différents vocables, généralement péjoratifs, méprisants voire franchement insultants (crestios, ladres, lépreux, cagots, agots, cougots, capots, gafets, gahets, giézites, gézites, gézitains, etc.).
(2) Ces petites communautés ségrégées existaient peut-être alors déjà depuis des siècles. Nous l’ignorons simplement, faute de sources.
(3) Dans ces cas, l’origine (ou la justification) de la ségrégation est d’ordre religieux : ces exclus ont pour charge des activités considérées comme "impures" (mais néanmoins indispensables au fonctionnement de la société) liées à la mort, au sang, aux excréments, etc.
(4) Gilbert Loubès, L’énigme des cagots, éditions Sud Ouest, 2006, p. 135.





