vendredi 22 juillet 2011

Notes de lectures - 55: "The Invasion from Mars"

(Mais que lisent donc les sceptiques?)

Note: 4/5.

L'équipe du psychologue Hadley Cantril fut rapidement mobilisée pour étudier la panique générée par l'émission radio "La Guerre des Mondes" d'Orson Welles. Le livre "The Invasion From Mars: A Study In The Psychology Of Panic" (1940) est le compte-rendu de cette étude. Etudier l'illusion de masse (angl. mass delusion) qui a été engendrée par l'émission radio "La Guerre des Mondes" est particulièrement intéressant lorsqu'on s'intéresse à la dynamique des vagues d'ovnis.

Les assistants d'Hadley Cantril interviewèrent 135 personnes qui avaient rapportés avoir paniqué durant la radiodiffusion. Parallèlement à ces études de cas qui forment le corps de sa recherche, le psychologue mobilise de nombreuses données empiriques: plusieurs sondages (Gallup et autres), des articles de presse, etc. Il s'interroge particulièrement sur les différents facteurs qui ont fait qu'un individu a réussi (ou non) à identifier le documenteur d'Orson Welles pour ce qu'il était. Prendre le programme en cours de route (après l'annonce du début explicitant clairement qu'il s'agissait d'une pièce de théâtre audio) fut bien évidemment extrêmement important, tout comme reconnaître la voix d'Orson Welles en tant que narrateur ou tout simplement la trame du récit du roman « La Guerre des Mondes » d'H. G. Wells. Certains auditeurs ont par exemple aussi eu la démarche critique de vérifier si d'autres chaînes radios parlaient de l'évènement on on regardé dans le journal le titre du programme annoncé.

Hadley Cantril argumente particulièrement dans "The Invasion From Mars" contre l'idée répandue dans les médias à l'époque que seule les personnes ayant un degré de scolarité faible ont paniqué. Si les gens ayant suivi des études universitaires avaient plus de chance de faire preuve d'esprit critique, il démontre (via ses études de cas) que certains ont malgré tout pris peur. Pour le dire autrement, si niveau d'éducation et esprit critique sont corrélés, ce ne sont pas pour autant deux concepts identiques. Des croyances religieuses, par exemple chrétienne fondamentaliste, ont aussi affecté les sujets de manière à faciliter l'acceptation du documentaire comme faisant état d'évènements réels. Hadley Cantril écrit (p. 149) :
Critical ability alone is not a sure preventive of panic. It may be overpowered either by an individual's own susceptible personality or by emotions generated in him by an unusual listening situation. If critical ability is to be consistently exercised, it must be possessed by a person who is invulnerable in a crisis situation and who is impervious to extraneous circumstances.
Soulignons qu'il était finalement très facile de déterminer que cette émission radio n'était qu'une oeuvre de fiction. Malgré cela, de très nombreuses personnes ont paniqué. Il s'agit d'un point important. En effet, s'il est tentant pour certain, comme Pierre Lagrange, de minimiser l'ampleur de cette illusion de masse, c'est oublier un peu vite à quel point celle-ci fut importante étant donné la facilité avec laquelle les gens pouvaient vérifier qu'il s'agissait bien d'un documenteur.

De plus, certaines personnes rapportèrent voir les flammes de la bataille, d'autres ont senti l'odeur des gaz martiens ou encore leurs rayons de chaleurs. Un témoin raconte par exemple (p. 94):
I stuck my head out of the window and thought I could smell the gas. And it felt as though it was getting hot, like fire was coming.
Hadley Cantril raconte aussi le cas de monsieur Lewis, qui se trouvait au moment de la diffusion de l'émission radio chez un ami (p. 173) :
They both got in the car to warn his familly and the neighbors. On the ride he smelled the gas the announcer had been talking about and also saw red in the sky.
Comme je le mentionnais plus haut, le sociologue français Pierre Lagrange argumente dans "La guerre des mondes a-t-elle eu lieu ?" que cette illusion de masse n'est qu'un mythe qu'il faut déconstruire. Je dois avouer que je n'ai pas encore lu son ouvrage. Cependant, étant donné que Pierre Lagrange développe une rhétorique anti-rationnalistes à travers ses ouvrages (voir sur ce sujet l'Épisode #96 du balado Scepticisme scientifique), je suspecte qu'il souffre d'un biais idéologique qui le motive à minimiser la panique liée à cette émission radio. Mon projet est donc de me documenter amplement à propos de cette panique avant d'aborder le sien, afin de pouvoir ensuite l'analyser de manière critique. J'ai un certain nombre d'autres livres à lire sur ma liste, y compris ceux d'un autre sociologue, Robert E. Bartholomew, qui visiblement n'arrive pas aux même conclusions que Pierre Lagrange (voir par exemple ici). Nous en reparlerons bien entendu sur ce blog. Cependant, déjà à ce stade-ci, vu la qualité de la recherche menée par l'équipe d'Hadley Cantril, la seule manière de pouvoir honnêtement argumenter que cette illusion de masse n'est qu'un mythe rationaliste serait de prouver par A + B que le psychologue a falsifié ses données. J'avoue que je suis plutôt sceptique. A travers les témoignages recueillis peu après les faits, les sondages analysés ou les coupures de presse collectées, il ne fait absolument aucun doute qu'il s'est bel et bien produit une panique lors de la diffusion du documenteur d'Orson Welles.

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