Dans un article datant de 2001,
"Four Types of Explanations of CE IV UFO Reports" (publié dans la revue allemande de parapsychologie
Zeitschrift für Anomalistik), Gerald L. Eberlein discute de quatre types d'explications invoquées dans la littérature pour expliquer le phénomène des enlèvements allégués par les extraterrestres: l'hypothèse naïve-réaliste (ou hypothèse extraterrestre), l'hypothèse psychoréductionniste (ou hypothèse sociopsychologique), l'hypothèse constructiviste psychosociale et enfin l'hypothèse d'une
"conscience universelle".
Gerald L. Eberlein est extrêmement critique de ce qu'il surnomme l'hypothèse naïve-réaliste (soulignons que même la terminologie qu'il emploie,
"naïve", révèle sa position sur le sujet). Il propose dans cet article quelques contre-arguments à son encontre et discute de certains cas (particulièrement de l'affaire Betty et Barney Hill), soulignant les problèmes qui se posent lorsqu'on aborde ces récits de manière littérale.
L'hypothèse constructiviste psychosociale (différente de l'hypothèse psychoréductionniste) prend ses racines dans la psychanalyse de Carl Gustav Jung et particulièrement son ouvrage
"Un mythe moderne. Des "Signes du ciel""
. Elle utilise les concepts jungiens d'archétypes, de synchronicité, etc. Je pense que Gerald L. Eberlein présente cette approche de manière trop peu critique. Je ne vais pas revenir ici sur les problèmes de fond posés par la psychanalyse (voir par exemple le billet de David Rossoni:
"Freud : plus étroitement apparenté à L. Ron Hubbard qu’à Darwin"). La psychologie soi-disant
"des profondeurs" jungienne cumule à le fois les problèmes de la psychanalyse en général avec d'autres plus spécifiques, liés à l'intérêt de son créateur pour la parapsychologie de son temps - principalement les travaux de Joseph Banks Rhine. Même dans le champ de la parapsychologie, le concept de synchronicité semble à l'heure actuelle problématique, puisqu'il fait référence à une relation a-causale entre deux évènements, alors que la plupart des parapsychologues contemporains définissent les perceptions extrasensorielles comme un transfert anormal d'informations. Or, la notion de
"transfert anormal d'informations" est par définition incompatible avec une relation a-causale. Je pense qu'il y a donc amplement de quoi être très critique de l'hypothèse constructiviste psychosociale et de ce qu'elle peut prétendument apporter à notre compréhension des enlèvements allégués par les extraterrestres.
Enfin, l'hypothèse d'une
"conscience universelle" est de nature métaphysique. Elle se base sur les écrits des mystiques et invoque une sorte de monde des idées platonicien. Gerald L. Eberlein n'en dit pas grand chose si ce n'est qu'elle n'est pas testable, et donc de nature non-scientifique.
Si on élimine l'hypothèse naïve-réaliste comme n'étant pas capable de rendre compte des données à notre disposition, l'hypothèse d'une
"conscience universelle" comme n'étant pas testable et donc tout simplement non-scientifique, il ne reste en liste que l'hypothèse psychoréductionniste et l'hypothèse constructiviste psychosociale. A la suite d'ouvrages tel que
"Les illusions de la psychanalyse"
ou encore
"Le livre noir de la psychanalyse"
, je suis extrêmement critique de la psychanalyse et je peux donc aussi rayer de ma liste l'hypothèse constructiviste psychosociale. Il reste donc l'hypothèse psychoréductionniste.
Référence:
-
Eberlein,
G. L. (2001). Four Types of Explanations of CE IV UFO Reports.
Zeitschrift für
Anomalistik, 1,
39-49.
6 commentaires:
En quoi le "transfert anormal d'informations" serait-il par définition "incompatible avec une relation a-causale" ?
Bonsoir Ted,
Par définition, s'il y a transfert anormal d'informations, qui vont mettons du sujet A vers le sujet B (prenons l'exemple de la télépathie), alors le sujet A est la cause du fait que le sujet B reçoit les informations en question. Il envoie les informations (émetteur) qui sont reçues (receveur). Les parapsychologues actuels s'expriment le plus souvent dans ces termes.
Dans le concept d'a-causal, il ne peut pas y avoir, par définition, de notion de transfert, parce que le transfert serait alors une cause. Si les deux sujets ont les mêmes informations qui apparaissent simultanément de manière a-causale dans leurs cerveaux, alors ce n'est tout simplement pas un transfert. Et vice et versa.
On peut expliquer la télépathie en faisant appel à la synchronicité (c'est-à-dire en disant que les informations apparaissent simultanément - de manière a-causale - dans les deux cerveaux), mais je ne fais dans ce billet que pointer que le vocabulaire actuel des parapsycholgues (transfert d'informations, émetteur, receveur, etc.) va clairement à l'encontre de la théorisation jungienne.
Est-ce que c'est plus clair comme ça?
Sceptiquement vôtre,
Merci pour vos éclaircissements,
J'aimerais toutefois vous signaler une théorie qui remet en question votre intéprétation par une double causalité, qui ne s'effectue pas seulement dans le sens passé-présent mais aussi dans le sens futur-présent. Elle a été vulgarisée dans l'ouvrage "La route du temps" de Philippe Guillemant - Physicien du Rayonnement au CNRS et Directeur de Recherche - que vous pourrez retrouver là: http://www.doublecause.net/livre.php?smenu=4
"La Théorie de la Double Causalité ou TDC est déduite de différentes interprétations de résultats de la physique moderne, en théorie du chaos, mécanique quantique, théorie de la relativité, physique statistique, etc.
(...) La seconde causalité, inverse de la causalité habituelle ou encore rétrocausale, nous explique comment certaines causes peuvent parfois dériver de leurs effets, alors que les effets sont censés habituellement dériver des causes. Il s'agit d'une influence du futur sur le présent*, qui n'est possible que dans un univers déjà réalisé où un déterminisme inversé est à l'oeuvre, analogue à la cosmologie top-down de Stephen Hawking.
Il s'ensuit que les probabilités d'occurence de certains effets, une fois grandies par l'intention, peuvent remonter le temps pour augmenter dans notre futur immédiat les probabilités d'émergence d'opportunités qui semblent en être les causes. Cela se traduit par des coincidences ou par la manifestation d'un hasard synchrone chargé de sens et d'autant plus surprenant qu'il laisse penser avec force à l'influence d'un certain "état d'esprit". La TDC confirme la justesse de cette intuition d'un lien acausal entre esprit et évènement dans les synchronicités, lien initialement introduit par Wolfgang Pauli (Prix Nobel de Physique) et Carl Gustav Jung."
* influence du futur sur le présent: la possibilité d'une telle influence a fait l'objet de plusieurs publications scientifiques sérieuses: en psychologie, il s'agit d'une expérience retentissante sur la prémonition. En physique, il s'agit de la théorie de la rétrocausalité quantique, proposée pour expliquer la panne récente du plus grand accélérateur de particules jamais construit dans le monde, le LHC près de Genève. Une contrainte future inconnue agirait comme une condition finale (ou condition initiale inverse) qui aurait empèché le bon fonctionnement du LHC, pour des raisons qui paraissent encore obscures. Les auteurs de cette théorie, Holger Bech Nielsen du Niels Bohr Institute de Copenhagen, et Masao Ninomiya du Yukawa Institute for Theoretical Physics de Kyoto, ont proposé dans leur récente publication un test à partir d'un générateur d'évènements quantiques aléatoires, visant à vérifier l'existence d'un facteur défiant les lois des probabilités et statistiques dans les résultats observés.
Bonjour,
Il faut être clair sur une chose ici: si on parle de synchronicité, il faut suivre la définition qu'en donne Carl Gustav Jung dans "Synchronicity — An Acausal Connecting Principle" (le titre de l'édition en anglais que j'ai dans ma bibliothèque). Après, on peut imaginer une causalité (transfert anormal d'informations), une double causalité, que sais-je encore, mais ce n'est juste pas de quoi Jung parle.
Jung est très clair dans sa plaquette sur la synchronicité: il s'agit d'une relation a-causale. S'il y a une double causalité, alors ce n'est pas a-causal. Par définition. J'espère que nous pourrons être au moins d'accord sur ce point - qui me semble pourtant basique.
Pour le reste, les travaux que vous citez ne me semble pas avoir trait à la parapsychologie. Il ne faut pas oublier qu'il y a des tas de choses qui sont vrais au niveau quantique (par ex. l'intrication quantique - qu'adore pourtant le parapsychologue Dean Radin), mais qui ne le sont pas au niveau macroscopique. On ne peut tout simplement pas appliquer les découvertes de la physique quantique (que très peu de gens comprennent réellement) à la parapsychologie. Certains parapsychologues le font malheureusement, en étendant la physique quantique au-delà de ses limites théoriques en physique, mais je suis extrêmement sceptique sur le sujet - et je suis loin d'être le seul.
Sceptiquement vôtre,
Bonjour Mr Abrassart,
Philippe Guillemant décrit la double causalité (concept fondateur d'une Théorie de la Synchronicité) comme "faisant émerger par une approche scientifique, rationnellement et pas à pas, les mécanismes d'une seconde causalité, capable d'expliquer de nombreux phénomènes étranges comme les synchronicités, les coincidences extraordinaires et certaines intuitions salutaires."
Or, Jung construit sa définition dans le cadre d'une simple causalité, qui n'intègre pas la rétro-causalité. Il en découle un raisonnement dans lequel la synchronicité, qui est l'occurrence simultanée d'au moins deux événements, ne présente pas de lien causal du passé vers le présent, mais il ne dit rien de sa symétrie. Alors, soit nous adoptons sa définition en ignorant la double causalité, soit nous l'intégrons et élargissons de fait sa définition.
Si nous admettons que la rétrocausalité est causale, la synchronicité peut-être considérée comme causale, ou pourrions nous dire pour lever toute ambiguité, rétro-causale. Sinon, elle est a-causale. J'opte personnellement pour la première issue.
Quant à l'application de la mécanique quantique en parapsychologie, je pense contrairement à vous qu'elle peut être fructueuse. Connaissez vous la Théorie Quantique du Champ Psychique, de François Martin (Physicien au Laboratoire de Physique Théorique des Hautes Energies), Federico Carminati (Physicien au CERN) et Guiliana Galli Carminati (Psychiatre au Mental Development Psychiatry Unit)?
Vous trouverez une introduction dans le papier suivant: http://www.cunimb.com/francois/Psyche_french.pdf
Mais je vous recommande, en guise d'approfondissement, la lecture des publications ci-dessous:
- Belal E. Baaquie and Francois Martin, Quantum Psyche. Quantum Field Theory of the Human Psyche, NeuroQuantology, 3, 1, pp.7-42 (2005)
- Giuliana Galli Carminati and François Martin: Quantum Mechanics and the Psyche, Physics of Particle and Nuclei, Vol. 39, Issue 4 pp. 560-577, 2008.
- François Martin and Giuliana Galli Carminati : Synchronicity, Quantum Mechanics and Psyche, talk given at the Conference on Wolfgang Pauli's Philosophical Ideas and Contemporary Science, Monte Verita, Ascona, Switzerland, May 20-25, 2007; published in "Recasting Reality", pp. 227-243, Springer Verlag, 2009.
- Francois Martin, Federico Carminati and Giuliana Galli Carminati, 'Synchronicity, Quantum Information and the Psyche', The Journal of Cosmology, Vol. 3, pp. 580-589, december 2009;
- François Martin, Federico Carminati and Giuliana Galli Carminati: Quantum Information, Oscillations and the Psyche, Physics of Particles and Nuclei, Vol. 41, No. 3, pp.425-451, 2010.
Cordialement,
Ted.
Re-bonjour Ted,
Vous admettrez quand même que les grands noms contemporains de la parapsychologie (je parle ici des tenants de l'existence d'authentiques processus paranormaux et pas des sceptiques) comme Dean Radin, Rupert Sheldrake, etc. ne font pas référence à la synchronicité jungienne, ni la nouvelle version revue et corrigée dont vous nous parlez ici. Personnellement, je ne crois pas dans la synchronicité, et je ne suis franchement pas un fan de CG Jung. Ma remarque dans mon billet n'avait qu'un seul objet: souligner que la théorie de la synchronicité n'est pas très populaire en parapsychologie. Que maintenant vous connaissiez quelqu'un (voir quelques-uns) qui essaie d'en proposer une version 2.0, qui ne soit plus acausale comme le théorisait Jung, n'est pas inintéressant. Mais encore une fois à travers ma lecture de la littérature parapsychologique mon impression n'est pas que cette idée soit extrêmement populaire. Au contraire, on entend bien plus parler de l'intrication quantique revue et corrigé à la sauce Dean Radin ou des champs morphiques de Rupert Sheldrake, etc. Enfin bon, je suis peut-être passé à côté de la chose, mais honnêtement j'ai des doutes...
Quant à l'application de la mécanique quantique en parapsychologie, je pense contrairement à vous qu'elle peut être fructueuse.
Je me permettrai de ne pas être d'accord avec vous sur ce point. Un bon article sur le sujet est:
- ‘t Hooft, G. (2000). Physics and the paranormal: A theoretical physicist’s view. Skeptical Inquirer.
Ou à propos de l'utilisation de technoblabla quantique par Deepak Chopra & co. (un invité régulier de l'Institut pour la Science Noétique), voir par ex. l'article "Quantum Quackery".
Tout comme l'approche de Jean-Pierre Petit (dont nous discutons dans un autre fil) est selon moi exactement la direction dans laquelle l'ufologie ne doit surtout pas s'engager, les parapsychologues qui tentent de récupérer la physique quantique font selon moi une grosse erreur. Il faut s'intéresser aux phénomènes macroscopiques au niveau macroscopique - et les expliquer au niveau macroscopique des choses. Cette mode pour les théories parapsychologiques quantiques n'est pas une bonne chose pour la crédibilité de la discipline. Même chose pour l'approche MHD de Jean-Pierre Petit: elle plait peut-être à ses fans, mais ultimement je pense qu'elle nuit plus dans les milieux scientifiques à la crédibilité de l'ufologique qu'autre chose.
Sceptiquement vôtre,
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