Hayley Stevens, sur son blog "The rather friendly skeptic", discutait récemment du fait que malheureusement pour beaucoup de sceptiques enquêter sur les hantises est perçu comme une perte de temps. Dans l'épisode #90 du balado, Denis Caroti évoquait pour sa part le fait qu'un des objectifs de Richard Monvoisin, à travers sa thèse de doctorat et plus récemment en créant CorteX, est d'étendre l'extension de la zététique à d'autres domaines que le paranormal, comme par exemple la politique.
Il est indéniable qu'il existe une tension dans le mouvement sceptique contemporain, entre ceux qui veulent limiter les champs d'investigations et ceux qui veulent les étendre.
Tout comme Daniel Loxton (qui s'est exprimé régulièrement sur le sujet), je fais partie de ceux qui défendent la position qu'il est préférable de se concentrer sur le scepticisme 101, c'est-à-dire les prétentions paranormales au sens large. Le balado "Scepticisme scientifique" reflète d'ailleurs largement cette conviction personnelle, et mes auditeurs savent que l'on y discute beaucoup d'ufologie, de parapsychologie et de cryptozoologie. A l'inverse, je suis souvent déçu de constater que les balados sceptiques anglo-saxons consacrent énormément de temps à la promotion de la science et finalement peu de temps aux sujets "classiques" du scepticisme. Cela explique aussi pourquoi je suis particulièrement fan de ceux qui vont à l'encontre de cette tendance, comme "Monster Talk", consacré à la cryptozoologie, ou encore "The Ghost Field Guide" (dont l'hôte est justement la Hayley Stevens que je mentionnais au début de ce billet).
Les racines du mouvement sceptique contemporain résident dans la démystification de la superstition. Bien entendu que les autres sujets sont importants, et que les centres d'intérêts des uns et des autres varient. Malgré tout, je pense que le scepticisme "classique" est fondamental.
Premièrement, tout le monde s'intéresse au paranormal au sens large - et particulièrement les adolescents. Du coup, démystifier les observations d'ovnis, les cas de hantises, les rencontres avec un Big Foot ou le monstre du Loch Ness est un prétexte qui permet d'initier les gens à la pensée critique. Se centrer sur le scepticisme 101 a donc un objectif pédagogique. Ensuite, être sceptique signifie enquêter, investiguer. Rejeter les cas de maisons hantées sans aucune étude empirique, juste parce que l'idée même de fantôme "est ridicule", va tout simplement à l'encontre de la philosophie au coeur même du scepticisme rationnel. Et puis les auditeurs du balado savent qu'expliquer une observation d'ovni ou une maison hantée, c'est très facile si on adopte une approche cynique - et non pas réellement sceptique - en étant calé dans son fauteuil derrière son ordinateur, mais apporter une réelle explication prosaïque, empiriquement fondée, demande des compétences et du travail. Si vous ne me croyez pas, lisez donc les enquêtes documentées dans le dernier livre de Benjamin Radford, "Scientific Paranormal Investigation"!
En conclusion, je dirais que vouloir étendre l'extension de la zététique, comme semble vouloir le faire Richard Monvoisin, n'est pas forcément une aussi bonne idée qu'il n'y parait au premier abord. Pour ma part, je pense que le mouvement sceptique contemporain doit se concentrer, voir même à l'heure actuelle se recentrer, sur le scepticisme "classique", c'est-à-dire l'examen scientifique des phénomènes prétendument paranormaux, en ce y compris les ovnis et les cryptides. Je suis donc tout à fait d'accord avec Hayley Stevens pour dire qu'il est quelque peu agaçant de constater que pour beaucoup de sceptiques enquêter sur des hantises est une perte de temps. Au contraire, aller sur le terrain enquêter à propos d'une vision de fantômes ou d'un poltergeist, c'est très exactement ce pour quoi le mouvement sceptique contemporain existe en premier lieu!
Obsolescence programmée : une démonstration bien peu brillante
Il y a 15 heures
7 commentaires:
Peut-on parler de "paranormal" à propos des OVNIs ? Est-ce que ce n'est pas de l'ordre de la théorie du complot ?
Pensez-vous que le scepticisme doit s'occuper des théories du complot en général ? Il me semble que c'est un sujet assez classique du scepticisme, même s'il n'est pas à proprement parler paranormal.
Même question sur la psychanalyse, par exemple : on ne peut pas vraiment parler de paranormal dans ce cas...
Je pense que le scepticisme est une attitude. C'est faire preuve d'esprit critique, ne pas croire sur parole tout ce qu'on entend et savoir se remettre en question soi-même. Conséquemment, je pense que cette sagesse qu'est le scepticisme peut s'étendre à bien d'autres sphères que de débusquer les canulars spirites, ufologiques ou cryptozoologiques.
Mais je ne dirais pas que d'enquêter sur les fantômes est une perte de temps. Au contraire. Il est important de révéler les charlatans (ou les croyances sincères mais erronées) sous leur vrai jour. Mais ce n'est pour moi que l'une des manifestations du scepticisme et pas son unique juridiction.
Salut JMA,
Comme Feel, je pense que l'esprit critique peut s'appliquer un peu partout et que chacun peut choisir sa spécialité. On peut s'en servir aussi bien pour traquer les maisons hantées que pour analyser les questions de sociétés.
Je suis donc favorable à l'élargissement du cadre d'application du scepticisme, sans pour autant délaisser le but originel du mouvement. De plus, le scepticisme présente, à mon sens, un caractère humaniste qui renforce son intérêt dans les sujets autres que le paranormal.
Personnellement, c'est l'étude du paranormal qui a forgé mon esprit critique. Mais aujourd'hui la chasse aux fantôme ne m'intéresse plus beaucoup et j'essaie donc de transférer cet acquis aux questions de société.
Après, on pourrait imaginer différentes appellations pour désigner les différents courants du scepticisme. Mais je trouve ça trop clivant.
Poulpeman
Bonsoir tout le monde,
Je suis content de voir que ce billet fait réagir!
Il est important ici de bien distinguer la pensée critique du mouvement sceptique contemporain. Il n'y a pas de limite à l'extension des sujets sur lesquels la pensée critique peut être appliquée. Mon billet traitait spécifiquement des priorités des sujets au sein du mouvement sceptique contemporain.
Je suis donc en réalité globalement d'accord avec Feel O'Zof et Poulpeman. Il est clair que le scepticisme scientifique ne s'applique pas uniquement aux prétentions paranormales au sens large, mais aussi aux théories de la conspiration, aux médecines prétendument alternatives, etc.
Mon billet avait plus pour objectif de dire: n'oublions pas nos racines! Ne négligeons pas les sujets comme les cas de hantises, qui pour moi sont au fondement même du scepticisme rationnel. Cela ne signifie bien entendu pas qu'il ne faut pas, par exemple, critiquer à cause de cela l'homéopathie. Simplement, l'examen scientifique du paranormal doit selon moi conserver une place centrale au sein du mouvement.
Je suis par contre beaucoup plus mitigé quant à étendre le mouvement sceptique contemporain à la politique, comme semble le proposer CorteX. Je pense que cela risque de générer pas mal de problèmes. Songeons au libertarianisme d'un Michael Shermer et de Penn & Teller, aux positions de Jean Bricmont vis-à-vis du lobby sioniste, au livre de "Sarkozy, Israël et les Juifs" de Paul-Eric Blanrue, etc.
Etendre le mouvement sceptique contemporain en direction de la critique de la religion génère pour sa part le problème de la confusion avec l'humanisme séculier.
En résumé, le mouvement sceptique contemporain doit être sur le terrain des médecines alternatives, des théories de la conspiration, etc.: oui, sans aucun doute, à condition de garder au centre la critique du paranormal au sens large. L'étendre à la politique, en ce qui me concerne je répondrais plutôt non.
Pour Q, il faudrait que j'écrive un billet à propos de la définition du concept de "paranormal", mais très (trop?) rapidement je dirais que c'est un concept fourre-tout, qui regroupe culturellement des choses qui n'ont pas grand rapport les unes avec les autres. De plus, il ne faut pas confondre paranormal et surnaturel.
Sceptiquement vôtre,
JMA a écrit :
"Je suis par contre beaucoup plus mitigé quant à étendre le mouvement sceptique contemporain à la politique, comme semble le proposer CorteX. Je pense que cela risque de générer pas mal de problèmes. Songeons au libertarianisme d'un Michael Shermer et de Penn & Teller, aux positions de Jean Bricmont vis-à-vis du lobby sioniste, au livre de "Sarkozy, Israël et les Juifs" de Paul-Eric Blanrue, etc."
Si on ne retient que les échecs ou les dérives, on pourrait aussi douter de l'efficacité du scepticisme sur le paranormal.
Il faut aussi prendre en compte ce que les sceptiques comme Baillargeon ont apporté sur les sujets de société. Bricmont aussi a nourri ces débat de façon intéressante (et, petit HS, je trouve qu'on le condamne trop facilement).
Je suis d'accord pour dire que tout ceci sort du cadre du scepticisme scientifique, mais je pense que les sceptiques ont tout intérêt à élargir l'utilisation de leur esprit critique.
En gros : on peut très bien bosser pour le scepticisme "originel" en même temps que sur d'autres sujets.
Poulpeman
Avec la politique, on rejoint des domaines comme l'éthique, par exemple, ou le risque devient très important d'outre-passer ses compétences. Je ne suis pas certain qu'on puisse atteindre l'objectivité en éthique, par exemple, et ça me parait un peu problématique.
La politique n'est pas un savoir, c'est plutôt du domaine de l'action. Par exemple, la recherche de compromis entre partis ayant des intérêts différents, une gestion dynamique des rapports de force au cas par cas, le tout en accord avec une situation toujours complexe. En aucun cas il n'est question de déterminer par l'usage de la raison la seule chose à faire : il existe plutôt un spectre de possibilités presque infini qui demandent engagement, savoir faire, intuition, sens de la stratégie... Je vois mal ce que peut apporter l'esprit critique la dedans.
Même si l'on s'en tient à l'économie, qui est plus de l'ordre du savoir, je suis assez dubitatif. Ou sous-estime régulièrement l'aspect social de l'économie, en en faisant une simple affaire de compatibilité.
Bonsoir,
Je partage grosso modo les réticences de Q. Le problème de la politique est qu'il y a non seulement des faits empiriques à prendre en compte, mais aussi des jugements de valeur - qui vont par leur nature même varier fortement d'un individu à l'autre, d'un sceptique à l'autre.
Il est bien entendu possible d'appliquer la pensée critique au domaine de la politique, mais encore une fois je pense qu'il est important pour le mouvement sceptique contemporain de se recentrer sur la critique des phénomènes prétendument paranormaux, la critique des pseudo-sciences et la promotion de la science.
De plus, si la zététique est synonyme d'éducation à la pensée critique, et si le scepticisme rationnel est équivalant à l'application de la méthode scientifique, étendre le mouvement sceptique contemporain à la politique et à la religion le rendrait équivalant à la philosophie. La philosophie a pour objet de raisonner de manière cohérente et logique à propos d'un sujet, par exemple la philosophie politique ou la morale.
Ultimement, je pense qu'il est important de distinguer le scepticisme scientifique d'une vision du monde plus large, qui est ce que j'appelle le naturalisme philosophique et/ou l'humanisme séculier. Dans ce contexte, discuter de politique me semble effectivement indispensable! Mais le mouvement sceptique contemporain se doit à mes yeux d'avoir une extension plus restreinte.
Sceptiquement vôtre,
Enregistrer un commentaire