
(Mais que lisent donc les sceptiques?)
Note: 2/5.
"Randi's Prize: What Sceptics Say About the Paranormal, Why They Are Wrong, and Why It Matters"
Commençons par préciser que "Randi's Prize" est un livre critiquant les sceptiques et ayant au final peu de rapport avec le prix de la James Randi Educational Foundation (ou JREF pour les intimes). Il s'agit en réalité d'une revue de la littérature parapsychologique, et d'une tentative d'argumenter que les sceptiques ont tort de rejeter l'existence d'authentiques phénomènes paranormaux. James Randi est parfois mentionné dans le livre, mais comme de nombreux autres sceptiques. Son prix-défi est, contrairement à ce que le titre donne à penser, très peu discuté.
Ceci étant précisé, je dois dire que j'ai globalement aimé lire "Randi's Prize". Le style est agréable et l'ensemble se laisse parcourir aisément. Il y a amplement de quoi donner matière à réflexions. Robert McLuhan a une bonne maîtrise de la littérature sceptique, et prend le temps de la présenter et de la discuter. Même s'il critique les auteurs que personnellement j'apprécie, le ton général est respectueux et ne sombre pas dans l'ad hominem. J'aurais tendance à penser aussi que, paradoxalement, l'auteur maîtrise mieux les arguments sceptiques contre l'existence d'authentiques phénomènes paranormaux que bon nombre de sceptiques. Une des forces de cet essai est qu'il documente ses propres réflexions, et explique comment il est passé d'une position de sceptique à une position de tenant. Rien que pour cela je pense que la lecture de ce livre est intéressante, parce qu'elle permet de mieux appréhender comment quelqu'un peut être amené à croire dans l'existence d'authentiques phénomènes paranormaux, et ce à travers sa lecture de la littérature parapsychologique.
Un des problèmes que j'ai en général avec les "sceptiques des sceptiques" issus de la parapsychologie - et Robert McLuhan ne fait ici pas exception - est qu'ils abordent le mouvement sceptique contemporain de manière unidimensionnelle: leur centre d'intérêt étant les phénomènes paranormaux (et pas les ovnis, les cryptides, les médecines prétendument alternatives, le dessein intelligent, l'apologétique ou encore les théories de la conspiration), ils discutent uniquement du scepticisme à propos de ceux-ci. Cela leur donne une vision biaisée du mouvement, de ses objectifs et de ses méthodes; vision qu'ils transmettent malheureusement à leurs lecteurs. Le mouvement sceptique contemporain, c'est bien plus qu'un ensemble de chercheurs et d'intellectuels qui tentent d'expliquer les phénomènes paranormaux de manière prosaïque (par opposition à postuler l'existence du psi). N'aborder que cette question, et par là ensuite porter un jugement sur l'ensemble du mouvement, c'est ne prendre qu'une petite tranche du champ du scepticisme rationnel pour évaluer ce dernier globalement. A noter que les ufologues, les tenants du dessein intelligent ou les conspirationnistes procèdent exactement de la même façon: ils évaluent le mouvement sceptique contemporain non pas dans sa totalité, mais se concentrent sur la section, aussi infime soit-elle, qui est consacrée à débattre de leur centre d'intérêt. Cette manière d'aborder les choses leur donne des oeillères qui limitent leur perception lorsqu'ils évaluent la philosophie et l'action du mouvement sceptique contemporain.
Il y a évidemment des moment où je ne peux pas suivre Robert McLuhan. En voici quelques exemples.
Pour être amené à considérer que la littérature parapsychologique prouve l'existence du Psi, il est nécessaire d'entre-autres a. minimiser les problèmes de réplication et b. minimiser le manque de fiabilité du témoignage humain. Robert McLuhan utilise l'argument fallacieux surnommé en anglais "special pleading" pour minimiser les problème de répétabilité des expériences, en prétendant que ceux-ci s'expliquent parce qu'il s'agit d'un phénomène psychique. Etant lié aux émotions et aux intentions des sujets, les résultats sont difficilement répétables. Ray Hyman a discuté du fait que certains parapsychologues (par exemple ceux qui relèvent de la science noétique, comme Dean Radin) prétendent que le psi est non seulement réplicable mais qu'il l'a été par le passé dans la littérature, tandis que d'autres prétendent qu'une des caractéristiques du psi est de souffrir d'un problème intrinsèque de réplication dans son article "The demise of parapsychology, 1850-2009" (The Skeptic, vol. 22, n°2, p. 17-21). Evidemment, les deux groupes de parapsychologues ne peuvent pas être dans le vrai: soit le psi est répétable, soit il souffre d'un problème intrinsèque de réplication. Quoi qu'il en soit, Robert McLuhan adhère à la deuxième option. Le problème est que cela place la charrue avant les boeufs: le problème de réplication dont souffre la parapsychologie fait qu'il y a de bonnes raisons de douter de l'existence du psi, mais à la place on transforme le problème en une caractéristique du phénomène que l'on cherche à prouver en premier lieu (voir aussi sur ce sujet mon billet "Pile je gagne, face tu perds - La rhétorique de la parapsychologie").
J'ai aussi beaucoup de mal avec l'argumentation qui consiste à dire que la fraude est rampante chez les médiums, et de concéder dans la foulée que la toute grande majorité d'entre-eux a été exposée en flagrant délit de tricherie (Daniel Dunglas Home étant souvent cité dans la littérature comme l'exception à la règle) mais d'ensuite argumenter qu'il reste malgré tout un résidu de phénomènes authentiques. Nous sommes ici dans une situation similaire aux cas résiduels en ufologie. Nous savons expliquer de manière prosaïque la majorité des observations. Il y a cependant des cas qui résistent. Est-ce que cela soutient pour autant l'hypothèse extraterrestre pour expliquer le phénomène ovni? Non, parce qu'il est plus rationnel de généraliser et de faire le pari que si la majorité des cas de la casuistique s'explique de manière prosaïque, en réalité c'est vrai pour la totalité d'entre-eux. Les cas résiduels sont alors considérés comme inexplicables à cause du manque de fiabilité de la perception et de la mémoire humaine, d'informations erronées ou insuffisantes, voir de fraudes (conscientes ou non) de la part de l'enquêteur et/ou du témoin. Robert McLuhan n'adopte bizarrement pas ce raisonnement pour les médiums. Non seulement les médiums qui n'ont jamais été exposé pour tricherie doivent selon lui être considérés comme authentique, mais aussi ceux qui ont été pris en flagrant délit pour les séances où cela n'a pas été le cas (comme Eusapia Palladino) et même ceux qui ont confessé avoir utilisé des trucages d'illusionnistes à un certain moment de leur carrière! Il en vient à argumenter que les trucages font partie de la génération d'authentiques phénomènes paranormaux et que les sœurs Fox, malgré la confession de Margaret, ont généré d'authentiques phénomènes paranormaux. J'avoue que je suis franchement dubitatif. Je pense personnellement que si un médium est pris en flagrant délit de tricherie une fois dans sa carrière ou confesse l'avoir fait, il est bien plus légitime de considérer que celui-ci trichait dans tous les cas, et ce même durant les séances où les investigateurs ont échoué à détecter des trucs.
Enfin, il avance très souvent que les sceptiques ne lisent pas la littérature, et quand ils le font c'est de manière beaucoup trop superficielle. C'est une opinion très commune dans la communauté des tenants de l'existence d'authentiques phénomènes paranormaux. J'avais déjà blogué sur le sujet en mars 2008, dans mon billet "Les sceptiques ne lisent (prétendument) pas la littérature". J'avoue que je ne gobe pas du tout cet argument. Il serait bien plus exact de dire que les sceptiques lisent la littérature différemment, parce qu'ils adhèrent au naturalisme philosophique alors que les tenants tendent à rejeter le matérialisme au profit du dualisme. A noter que certains tenants sont (ou plutôt tentent de rester) matérialistes, mais Robert McLuhan explicite clairement dans "Randi's Prize" son adhésion au dualisme ainsi qu'à l'hypothèse survivaliste. Bien entendu, il existe bon nombre de sceptiques qui maîtrisent très mal la littérature parapsychologique, mais cela est dû au fait, comme je l'écrivais plus haut, que le mouvement sceptique contemporain couvre de très nombreux sujets, depuis les théories de la conspiration aux médecines prétendument alternatives en passant par l'archéomanie. Du coup, il est totalement impossible pour un individu de couvrir l'ensemble des sujets en profondeur. Je pense que cette doxa des tenants provient d'un raisonnement qui prend la forme suivante: "Je suis quelqu'un de rationnel. J'ai lu la littérature. Celle-ci a emporté mon adhésion que les authentiques processus paranormaux existent. De ce fait toute personne rationnelle doit arriver à cette même conclusion, donc les sceptiques - qui ne défendent pas la même conclusion que moi - n'ont forcément pas lu la littérature. S'ils l'avaient lu, ils seraient d'accord avec moi.".
En guise de conclusion, je dirais que je préfère largement "Randi's Prize" à l'ouvrage de Dean Radin "La conscience invisible". En effet, même s'il est un tenant, Robert McLuhan explicite beaucoup plus la réelle complexité du débat, présentant dans les chapitres en alternance les arguments des sceptiques et ceux des tenants. Pour cette raison, je conseille la lecture de cet ouvrage aux sceptiques intéressés par la parapsychologie.
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