mardi 4 janvier 2011

Les sceptiques et la question de l'expertise

Il y a depuis quelques temps dans la blogosphère sceptique des discussions autour de la notion d'expertise, et l'idée que si un sceptique n'est pas un expert dans un domaine donné, il devrait se contenter d'énoncer le consensus scientifique sur la question - en tout cas s'il en existe un. C'est la position avancée par Massimo Pigliucci dans la conférence qu'il a donné à "The Amaz!ng Meeting 8" (en 2010) sous le titre "So, you think you're a skeptic, don't you?" ou encore Daniel Loxton dans son billet: "What, if anything, can skeptics say about science?".

Ce débat a été initié lorsque James Randi a écrit un billet pour Swift dans lequel il exprimait son scepticisme concernant l'origine anthropogénique du réchauffement climatique. J'en ai parlé à l'époque ici-même. Penn & Teller, à cause de leur affiliation politique (le libertarianisme) et tout particulièrement leur participation au Cato Institute, ont aussi réalisé un épisode de "Bullshit!" (saison 1 épisode 13: "Environmental Hysteria") dans lequel ils tombaient dans le même travers. Le problème est que le consensus scientifique concernant l'origine des changements climatiques actuels est clair. Quelle est donc l'expertise de James Randi, Penn & Teller ou encore de Michael Shermer (lui aussi un adhérant au libertarianisme en politique qui a par le passé tenu des propos climato-sceptiques) sur le sujet? A noter, pour ceux qui veulent aller plus loin sur ce sujet, que Massimo Pigliucci consacre un chapitre de "Nonsense on Stilts" précisément à cette question!

Plus récemment, une discussion s'est enflammée entre deux sceptiques, Benjamin Radford et Rebecca Watson, sur la question de savoir si les troubles des conduites alimentaires, comme par exemple l'anorexie mentale, étaient générés par les images véhiculées par les médias. Rebecca Watson défendait la position que les médias sont principalement à l'origine de ces troubles, tandis que Benjamin Radford argumentait que le rôle des médias en la matière était exagéré. Dans un billet intitulé "Know Not Only What You Know, But Why and How You Know It", Barbara A. Drescher avance que le conflit provient du manque d'expertise des intervenants, particulièrement de Rebecca Watson. Je cite sa conclusion:
I think it is plain, though, that the issue is complex and so is the literature about it. It is fairly easy for the average human to view this kind of literature as supporting their current view of the world. It is also human to defend that view, even when it is not supported, and to ignore explanations of why they should be skeptical. That’s one of the reasons we need Skeptics (like Ben Radford).
Est-ce que dès lors les sceptiques (moi y compris) devraient se contenter d'exprimer le consensus scientifique? J'avoue que je trouve cette proposition quelque peu problématique, particulièrement parce qu'elle me semble impossible à mettre en pratique! Julia Gallef a écrit un excellent commentaire à la conférence de Massimo Pigliucci, intitulé "Should non-experts shut up? The skeptic's catch-22". Pour ma part, au cours des années, j'ai eu tendance à plutôt penser dans la ligne exprimée par Stephen L. Gibson dans son engagement du sceptique (ma traduction de l'anglais):
Quand je regarde ce que je crois être vrai, je reconnais que tout ce que j'ai ne sont que des opinions à divers états de développement. De nombreuses variables comme par exemple l'âge, les informations additionnelles, l'éducation ou le fait d'être exposé à d'autres points de vue pourraient m'amener à changer ce que je crois sur le long terme. En attendant, je peux passionnément argumenter en faveurs de ce que je crois. Faire cela est mon droit démocratique - peut-être même mon devoir. Mais aucune de mes croyances ne me tiendront en otage. Je serais toujours prêt à entretenir des défis vis-à-vis de ce que je crois, et ultimement je serais prêt à abandonner n'importe qu'elle croyance si je le fais dans l'intérêt de la vérité, lorsque l'on me présente des preuves crédibles et valides.
Dans un épisode du balado "Rationally Speaking", Massimo Pigliucci explicitait ce qu'il entendait par expert: quelqu'un qui a un doctorat dans le domaine en question ou qui a investi un nombre d'heures similaires à étudier celui-ci par lui-même.

Prenons l'exemple de la parapsychologie. Je dirais que le consensus parmi les gens qui réalisent des recherches parapsychologiques à un niveau universitaire est que soit le Psi existe; soit que la recherche semble pointer dans la direction qu'il existe et qu'il faut donc faire plus de recherches sur le sujet. Pourtant la majorité des sceptiques n'expriment pas cette position! Ne rejettent-ils pas alors l'opinion faisant consensus chez les experts? Vous allez me répondre: "Oui, mais c'est parce que la parapsychologie est une pseudo-science". Les sceptiques ne reconnaissent pas la communauté des parapsychologues comme une communauté légitime d'experts. Massimo Pigliucci est d'ailleurs extrêmement critique de la parapsychologie dans "Nonsense on Stilts", sans pour autant avoir un doctorat dans le domaine - et je ne suis pas du tout convaincu qu'il ait consacré un temps équivalant à s'intéresser à ce sujet. L'idée serait alors peut-être que le consensus scientifique établi par des gens extérieurs au domaine, plutôt que par les parapsychologues eux-mêmes, serait que la parapsychologie est pseudo-scientifique.

La question que j'aimerais poser maintenant pour aller plus loin dans la réflexion sur le sujet est: quelle est l'expertise de James Randi en matière de parapsychologie? Il n'a pas de doctorat sur le sujet. En quoi être un illusionniste fait-il de lui un expert? Fondamentalement, en quoi est-ce que quand James Randi critique la parapsychologie cela est différent de quand il critique le consensus des climatologues? Parce qu'il aurait prétendument étudié le domaine autant qu'un doctorant ne l'aurait fait? Je dirais ici que la réponse standard est parce qu'il est un expert en fraudes et trucages. Mais est-ce qu'un expert en fraudes et trucages fait nécessairement de lui un expert en parapsychologie? Attention, je suis personnellement convaincu que les illusionnistes ont un rôle important à jouer dans l'étude du paranormal, mais est-ce que certains sceptiques n'accordent pas une importance trop grande aux positions et analyses de James Randi en la matière?

J'avoue que je n'ai pas de réponses à toutes ces questions. Comme je l'ai dit plus haut, la position de Pigliucci/Loxton, qui est que les sceptiques devraient se contenter de répéter la position du consensus scientifique, me semble être tout simplement impossible à mettre en pratique. Un point que je n'ai pas évoqué dans ce billet mais qui me semble aussi très important est qu'il faut avoir un certain degré d'expertise afin de pouvoir déterminer que l'on est réellement un expert dans un domaine. De plus, l'Effet Dunning-Kruger nous apprend que les moins compétents dans un domaine surestiment leur compétence alors que les plus compétents auraient tendance à sous-estimer leur niveau de compétence!

En conclusion, je dirais que si non seulement la solution proposée par Pigliucci/Loxton me semble impraticable, elle soulève de plus de nouveaux problèmes, comme le statut de quelqu'un comme James Randi lorsqu'il critique, par exemple, la parapsychologie.

5 commentaires:

Eric a dit…

je suis contraint de répondre en plusieurs fois (erreur reçu: request URI is too large)

Il me semble que la zététique (que tu n'aimes pas) apporte l'outil conceptuel qu'il manque pour résoudre ton dilemme.

La zététique est une "approche", donc un mouvement dynamique. C'est ce qui est caché dans la traduction que tu fais de Stephen L. Gibson.

Henri Broch donne la définition suivante :
Le nom de zététiques, qui signifie chercheurs, indique une nuance assez originale du scepticisme [gras HB] : c'est le scepticisme provisoire, c'est presque l'idée de Descartes considérant le doute comme un moyen, non comme une fin [gras HB], comme un procédé préliminaire, non comme un résultat définitif".

En fait n'importe qui peut parler de n'importe quoi, pourvu que le discours soit rationnel, et les preuves étayées, la raison en alerte.

Le "problème" de cette démarche, est que les interlocuteurs sceptiques progressent avec le débat et "pénètrent la raison des choses" (ibid). La tentation est grande de s'autoproclamer "expert" (thèse ou effort équivalent) et de tenter d'échafauder un "système" où l'autorité de l'expert prévaudrait.

Note société a fondé un tel système où les experts restent entre eux ( laboratoires, thèses, peer-review), cela leur permet d'aller encore plus loin dans leur expertise et c'est très bien. Mais ce modèle n'est pas applicable au grand public, qui est le champ d'application de la zététique (ou du scepticisme).

L'idée n'est donc pas de donner des "autorisations" à quiconque de s'exprimer au nom du mouvement sceptique, mais d'encadrer avec méthode les débats qui ne manquent pas.

Eric a dit…

seconde partie;

Dans ce cadre, tu as fait preuve d'un bel ad hominem (en disqualifiant tes confrères sceptiques par leurs opinions politiques), et du beau gros argument d'autorité en estimant que le débat est clos puisque le "consensus" est là.

Grace à la formidable mémoire d'internet, je crois que le débat "zététique" bien mené, permet de "consolider" la construction scientifique qui est attaqué. Je pense à la théorie de l'évolution, par exemple, qui sous les coups répétés des "créationnistes" a été contrainte d'affiner ses arguments, et de très solidement établir les faits "dur" (en anglais)

Je pense que les théories du climats devront suivre le même chemin, à deux différences près importantes:
1/ aujourd'hui la théorie du RCA n'est pas portée par des chercheurs indifférents au débat, mais par un groupement inter-gouvernemental d'expert. Tout ce que le scepticisme abhorre (expert, gouvernemental).

Il suffit de regarder le site officiel de la NOAA , en particulier le climate dashboard pour hérisser le poil d'un zététicien: les échelles des "paramètres" influent selon la théorie officielle, son en plein échelle, le soleil, lui, qui a été mis en avant par certains (pas moi, hein ! ) est lui en échelle écrasée. Pourquoi faire? Mais, oui, c'est du marketing.

2/ les théories qui font des prédictions sur 50, 100 ans ne sont pas à proprement parler des théories scientifiques au sens de Popper, puisqu'elle ne sont pas réfutable.

Pascal Lapointe a dit…

Il me semble qu'il manque un élément important à votre définition du "consensus scientifique": la publication et sa reproductibilité. Les parapsychologues n'ont pas de corpus scientifique solide parce qu'il n'y a pas de recherches publiées qui aient pu être reproduites (par eux ou par leurs critiques). La climatologie a ce type de corpus, où des calculs, des simulations, des carottes de glace, des analyses des sols, etc., ont pu être confirmées... y compris par des gens qui essayaient de démontrer qu'ils avaient tort.

Jean-Michel Abrassart a dit…

Bonjour Eric,

Il me semble que la zététique (que tu n'aimes pas) apporte l'outil conceptuel qu'il manque pour résoudre ton dilemme.

Ah bon, je n'aime pas la zététique, c'est nouveau ça... Mort de rire.

Il est extrêmement important de différencier le scepticisme et la zététique des diverses formes de négationnismes scientifiques ou encore de courants anti-sciences qui infestent à l'heure actuelle nos sociétés. Un autre exemple de négationnisme est le mouvement anti-vaccination, qui - comme les soi-disant "climato-sceptiques" rejettent le consensus scientifique concernant l'origine anthropogénique des changements climatiques - eux nient le consensus autour des vaccins, et particulièrement le fait que les vaccins ne causent pas l'autisme.

Bref, il faut bien distinguer un sain scepticisme d'un négationnisme pathologique.

Sceptiquement vôtre,

Eric a dit…

la remarque sur la zététique était un clin d'oeil ;-)


Bien d'accord sur le fond, zététiciens et négationistes ne doivent pas être confondus.

Ton post pose la question de savoir si les sceptiques non-expert doivent s'exprimer.

Il me semble que le malaise vient du rôle que l'on fait jouer à l'expert.

Les organisations qui ont assimilés le rôle d'expert (tribunaux, négociations commerciales), ont considéré l'expert comme partie prenant d'un "débat" contradictoire (au tribunal) ou de la négociation ( dans le cas commercial). En aucun cas, comme un juge indépendant.

Faire jouer à l'expert le rôle de détenteur de la "vérité" indépendant est totalement illusoire:
1/ cela n'empêche pas le débat avec les plus obscurantistes (vaccins, suaire, évolution ...)

2/ cela vole le débat "politique". Toute contestation de l'IPCC (par exemple dans mon commentaire précédent) renvoie à la case : t'es un négationniste de la science.

Ton billet est intéressant et il m'a fait réfléchir à la place de l'expert, merci pour ça.