(Mais que lisent donc les sceptiques?)
Note: 4/5.
"SuperSense: Why We Believe in the Unbelievable" est un ouvrage de Bruce M. Hood consacré aux origines psychologiques de la croyance au paranormal. Contrairement à
"The Psychology of Paranormal Belief" - dont je vous parlais précédemment sur ce blog - il s'adresse plutôt au grand public, et non pas uniquement à des spécialistes. Il s'agit d'une revue de la littérature sur la question, saupoudrée des réflexions de l'auteur.
La thèse centrale de l'ouvrage est que nous sommes tous prédisposés par les modules qui constituent notre système cognitif (en anglais
"mind design") à croire dans le surnaturel. Bruce M. Hood surnomme cette prédisposition le supersens - d'où le titre de l'ouvrage.
Cette thèse a différentes implications:
Premièrement, si nous pouvions réaliser le projet naïf de certains sceptiques qui consiste à tenter d'éradiquer les religions, cela ne changerait fondamentalement pas grand chose: la croyance au surnaturel ne provient pas de l'endoctrinement des religions via, par exemple, l'école du dimanche. En effet, les religions ne fournissent que des contenus possibles à notre supersens, mais celui-ci préexiste. C'est aussi pour cela qu'il existe des croyances non religieuses, comme par exemple dans le phénomène ovni, les cryptides, les médecines prétendument alternatives, les théories de la conspiration, etc. La culture nous fournit des contenus pour notre supersens, et la religion n'est finalement qu'une source parmi beaucoup d'autres.
Deuxièmement, cela veut dire aussi que nous sommes tous irrationnels, en ce y compris les sceptiques. Bruce M. Hood utilise la terminologie (empruntée au philosophe Daniel Dennet) de Supes et Brights (à propos de l'appellation de Bright, voir l'
épisode #68 du balado). Les Supes (de l'anglais
"supernatural") seraient les gens qui croient dans le surnaturel et les Brights seraient ceux qui n'y croient pas. Bruce M. Hood argumente que nous sommes en réalité tous des SupeBrights! Un exemple particulièrement frappant qu'il donne est le fait que si, lors d'une conférence, on demande à des gens de porter un pull qui a appartenu à un tueur en série, la plupart refuse. Pourtant être un tueur en série n'est pas une maladie transmissible. La raison est que nous agissons tous en adoptant une conception essentialiste à propos des objets - c'est-à-dire que les objets et les gens auraient une essence qui serait transférable par contact. C'est aussi pour cette raison que nous aimons collectionner des objets qui ont été touché par des célébrités ou encore que nous engueulons notre voiture lorsque celle-ci
"refuse" de démarrer.
Troisièmement, le supersens joue pour Bruce M. Hood un rôle sociologique: il s'agit d'un lubrifiant social. Le supersens enchante le monde et - ce faisant - est une sorte de colle qui maintient les sociétés ensembles. Ce dernier point est probablement celui qui est le plus difficile à accepter pour les sceptiques, puisque l'idée est que non seulement la croyance au surnaturel est inévitable, mais serait de plus utile pour le
"vivre ensemble" au sein d'une culture donnée.
"SuperSense: Why We Believe in the Unbelievable" est un ouvrage important dans l'histoire du mouvement sceptique contemporain. Il propose en effet un cadre de réflexions - issu des recherches en psychologie sur le sujet - pour appréhender le rôle sociopsychologique de la croyance au paranormal dans nos sociétés.