On ne peut qu'être frappé par le fait que le concept de mème a pris des sens différents selon qu'il est utilisé dans la littérature technique sur le sujet ou dans le grand public. Je voudrais dans ce billet souligner la marge qui existe aujourd'hui entre ces deux niveaux d'utilisations.
Commençons par le niveau technique, celui des méméticiens. Dans un article récent intitulé
"Copy That: A Response" - dans lequel Susan Blackmore tente de défendre ses idées concernant les mèmes et les tèmes
(le troisième réplicateur) vis-à-vis de diverses critiques qui lui ont été faites suite à la publication dans
"The Stone" de l'article
"The Third Replicator" - elle écrit:
Memes are words, stories, songs, habits, skills and so on. Surely they exist. Dennett asks “Do words exist?” Of course they do.
Les mèmes sont ici présentés comme étant toutes sortes d'entitées qui composent la culture, mais au lieu d'être observées comme étant des productions humaines (anthropocentrisme) ils sont envisagées comme des sujets à qui il arrive des choses (mémocentrisme).
Prenons une autre définition, cette fois-ci celle proposée par la Société francophone de mémétique (
ici):
Le dictionnaire d’Oxford donne comme définition : "élément d’une culture susceptible d’être transmis par des moyens non génétiques, notamment l’imitation" (traduction de l’auteur). En 2004, lors d’un colloque, une définition incluant l’observateur a été proposée par la Société francophone de mémétique : "partie élémentaire du système de codage qui nous permet de connaître la reproduction d’un observable culturel".
Les mèmes sont ici présentés comme une sorte d'élément atomique (partie élémentaire) qui, une fois combiné à de nombreux autres (via le système de codage), compose la culture.
Venons-en maintenant à l'utilisation du concept de mème dans le grand public: si on va sur la page web intitulée
"A Guide to Internet Meme" ou encore si on suit la web série
"Know Your Meme", on se rend aisément compte que la notion est utilisée dans un sens beaucoup plus restreint. Il s'agit ici strictement de quelque chose de viral, le plus souvent une vidéo, qui s'est propagée sur le net par imitations conscientes de la part des participants, par exemple le
"Rick Rolling" ou encore le
"Piano Cat". Vous trouvez un vidéo YouTube
"Piano Cat" marrante, vous la reproduisez consciemment via votre propre compte YouTube, avec éventuellement l'une ou l'autre variation si vous vous sentez d'humeur créatrice. Le
marketing viral est d'ailleurs une tentative des entreprises de contrôler ce phénomène sociologique, similaire au bouche-à-oreille. A noter aussi ici que nous sommes ici dans la métaphore du virus, et non celle du gène.
J'évoquais déjà ce problème dans mon billet
"Le chien, le retour du soldat et la mémétique", parce que l'exemple en question jouait sur cette confusion des sens donnés au concept de mème. Il y était question de vidéos YouTube qui présentaient des soldats qui rentrent de la guerre en Irak et qui sont accueillis de manière exubérante par leur chien. Alain Joannes, dans son billet
"Le "chien et le retour du soldat": analyse d'un meme contemporain", argumentait qu'il s'agissait d'un mème. Seulement s'il utilisait le concept dans le sens de
"vidéo virale", le problème me semble-t-il était qu'il était fort peu probable que les divers auteurs de ces vidéos aient tenté consciemment de reproduire un modèle qu'ils auraient eu sous les yeux à un moment donné. A l'inverse, s'il utilise le concept de mème dans son sens plus restreint, celui de partie élémentaire composant la culture, alors les vidéos YouTube en question ne sont pas en elles-même des mèmes: elles sont des solutions composées de nombreux mèmes (soldat, chien, maître, rentrer à la maison, rentrer de la guerre, etc.). D'où l'importance de savoir de quoi on parle exactement quand on parle de mème!
Si la mémétique est une tentative de créer un modèle de comment la culture fonctionne, celui-ci ne se limite absolument pas aux processus de propagations virales, que ce soit au service d'une marque (marketing viral) ou non. Le concept de mème n'a donc pas le sens restreint qu'on lui trouve souvent dans le grand public, qui est
"tout objet culturel qui s'est propagé de manière virale".