mardi 23 novembre 2010

Notes de lectures - 39: "SuperSense"

(Mais que lisent donc les sceptiques?)

Note: 4/5.


"SuperSense: Why We Believe in the Unbelievable" est un ouvrage de Bruce M. Hood consacré aux origines psychologiques de la croyance au paranormal. Contrairement à "The Psychology of Paranormal Belief" - dont je vous parlais précédemment sur ce blog - il s'adresse plutôt au grand public, et non pas uniquement à des spécialistes. Il s'agit d'une revue de la littérature sur la question, saupoudrée des réflexions de l'auteur.

La thèse centrale de l'ouvrage est que nous sommes tous prédisposés par les modules qui constituent notre système cognitif (en anglais "mind design") à croire dans le surnaturel. Bruce M. Hood surnomme cette prédisposition le supersens - d'où le titre de l'ouvrage.

Cette thèse a différentes implications:

Premièrement, si nous pouvions réaliser le projet naïf de certains sceptiques qui consiste à tenter d'éradiquer les religions, cela ne changerait fondamentalement pas grand chose: la croyance au surnaturel ne provient pas de l'endoctrinement des religions via, par exemple, l'école du dimanche. En effet, les religions ne fournissent que des contenus possibles à notre supersens, mais celui-ci préexiste. C'est aussi pour cela qu'il existe des croyances non religieuses, comme par exemple dans le phénomène ovni, les cryptides, les médecines prétendument alternatives, les théories de la conspiration, etc. La culture nous fournit des contenus pour notre supersens, et la religion n'est finalement qu'une source parmi beaucoup d'autres.

Deuxièmement, cela veut dire aussi que nous sommes tous irrationnels, en ce y compris les sceptiques. Bruce M. Hood utilise la terminologie (empruntée au philosophe Daniel Dennet) de Supes et Brights (à propos de l'appellation de Bright, voir l'épisode #68 du balado). Les Supes (de l'anglais "supernatural") seraient les gens qui croient dans le surnaturel et les Brights seraient ceux qui n'y croient pas. Bruce M. Hood argumente que nous sommes en réalité tous des SupeBrights! Un exemple particulièrement frappant qu'il donne est le fait que si, lors d'une conférence, on demande à des gens de porter un pull qui a appartenu à un tueur en série, la plupart refuse. Pourtant être un tueur en série n'est pas une maladie transmissible. La raison est que nous agissons tous en adoptant une conception essentialiste à propos des objets - c'est-à-dire que les objets et les gens auraient une essence qui serait transférable par contact. C'est aussi pour cette raison que nous aimons collectionner des objets qui ont été touché par des célébrités ou encore que nous engueulons notre voiture lorsque celle-ci "refuse" de démarrer.  

Troisièmement, le supersens joue pour Bruce M. Hood un rôle sociologique: il s'agit d'un lubrifiant social. Le supersens enchante le monde et - ce faisant - est une sorte de colle qui maintient les sociétés ensembles. Ce dernier point est probablement celui qui est le plus difficile à accepter pour les sceptiques, puisque l'idée est que non seulement la croyance au surnaturel est inévitable, mais serait de plus utile pour le "vivre ensemble" au sein d'une culture donnée.

"SuperSense: Why We Believe in the Unbelievable" est un ouvrage important dans l'histoire du mouvement sceptique contemporain. Il propose en effet un cadre de réflexions - issu des recherches en psychologie sur le sujet - pour appréhender le rôle sociopsychologique de la croyance au paranormal dans nos sociétés.

2 commentaires:

Greem a dit…

Salut JM,

"C'est aussi pour cette raison que nous aimons collectionner des objets qui ont été touché par des célébrités ou encore que nous engueulons notre voiture lorsque celle-ci "refuse" de démarrer."

Si par "irrationnel" on entend ce qui n'est pas raisonnable, réfléchi ou sensé, alors oui nous le somme tous.

Mais personnellement, dans le contexte du milieu sceptique, j'entendais plus l'irrationalité comme une façon de penser (à rapprocher de la pensé magique, en somme) et vu sous cet angle là, j'ai du mal à voir en quoi engueuler sa voiture parce qu'elle refuse de démarrer est un gage d'irrationalité ?

Ça le serait si le conducteur croyait vraiment que la voiture était vivante et qu'elle nous écoutait, mais est-ce que c'est vraiment ce que pense le conducteur ? J'en doute sérieusement, à mon avis c'est plus une sorte de réflexe pavlovien, ou une façon d'exprimer son mécontentement.

Bref, un comportement irrationnel peut-être, mais qui ne découle pas nécessairement d'une pensé irrationnelle.

Jean-Michel Abrassart a dit…

Bonjour Greem,

Bref, un comportement irrationnel peut-être, mais qui ne découle pas nécessairement d'une pensé irrationnelle.

Bruce M. Hood défend l'idée dans son ouvrage que les comportements irrationnels proviennent des modules cognitifs innés. Pour le dire plus simplement: les enfants développent naturellement une pensée essentialiste. Les adultes, via l'éducation, adoptent une vision non essentialiste du monde (nous "savons" que notre voiture n'a pas réellement une essence, qu'elle ne refuse pas réellement de démarrer et que l'engueuler ne la convaincra pas de redémarrer). Cependant, malgré cette couche liée à l'éducation, le mode de pensée enfantin est toujours à l'arrière de notre tête - ou bien plutôt de notre cognition. Pour Bruce M. Hood, ces comportements irrationnels proviennent du fait que nous retombons parfois dans notre "default mode", c'est-à-dire notre manière de penser enfantine essentialiste - notre manière de pensée "naturelle", que l'éducation n'arrive jamais à faire disparaître complètement - comme les exemples qu'il donne le démontrent.

En clair, ces exemples ne sont que des symptômes, des résidus de notre pensée enfantine. Mais ce mode de pensée, s'il n'est pas transformé par l'éducation, peut être conservé et se retrouver complètement dans la pensée magique, l'animisme, voir une religion comme le Shintoïsme ici au Japon.

Ces comportements, qui ne sont que des résidus chez ceux qui ont reçu une éducation scientifique, peuvent engendrer une vision du monde dans un autre contexte culturel.

Sceptiquement vôtre,