(Mais que lisent donc les sceptiques?)Note: 4/5.
"Pour une didactique de l’esprit critique - Zététique & utilisation des interstices pseudoscientifiques dans les médias" (2007) est la thèse de zététique réalisée par Richard Monvoisin, sous la direction de Patrick Lévy et Henri Broch, et la première du genre! Il s'agit d'un pavé de 444 pages consacré au scepticisme scientifique: il y a donc beaucoup à dire, et je m'excuse d'avance pour une note de lectures quelque peu longue...
1. La zététique comme didactique de la pensée critique
Ma première réaction à la lecture de cette thèse est que Richard Monvoisin semble avoir arpenté les mêmes chemins intellectuels que moi. Bon nombre de sujets qu'il aborde ont été abordé dans ce blog. Cela démontre à mes yeux que le scepticisme scientifique propose une vision du monde relativement cohérente, pour celui qui cherche à l'approfondir. J'aurais aimé qu'Henri Broch écrive un ouvrage similaire dans les années '80: cela aurait fait gagner beaucoup de temps à bon nombre d'entre nous! En effet, lorsqu'on lit les ouvrages de l'époque du physicien, comme "Le Paranormal: Ses documents, Ses hommes, Ses méthodes" (1989), un malentendu émerge: celui-ci est que la zététique serait une discipline qui étudie le paranormal. Or, Richard Monvoisin explique à ce sujet (p. 26):
Si la zététique est d’abord pour Broch la méthode d’investigation scientifique des phénomènes réputés paranormaux, elle se transforme assez rapidement en une didactique de l’esprit critique, en un panel d’outils pédagogiques simples voulu comme une « prophylaxie des pseudosciences ».Et il définit la zététique (page 22) de la manière suivante:
Le terme zététique, au sens moderne, désigne la méthode, la démarche critique proprement dite, là où le scepticisme offre la posture épistémologique. D’une manière un peu simpliste, nous tendons à dire que le scepticisme est la posture philosophique dont la zététique est le bras outillé.Cela éclaire bien des choses, et il est fort dommage qu'il y ai eu ce malentendu à l'origine de la zététique. Si je remonte dans les années '90, à l'époque où j'étais étudiant à l'Université Catholique de Louvain et où je lisais "Le Paranormal: Ses documents, Ses hommes, Ses méthodes" d'Henri Broch, je pensais que la zététique était en réalité ce qu'est la psychologie des expériences inhabituelles. En effet, dans une interview que j'écoutais récemment, Chris French définit la psychologie des expériences inhabituelles comme étant l'étude des expériences parapsychologiques - qu'il est extrêmement important de distinguer des hypothétiques processus paranormaux - en faisant l'hypothèse qu'il est possible de les expliquer dans le cadre de la psychologie (et non de la parapsychologie), c'est-à-dire au moyen d'hypothèses prosaïques. Pour le dire autrement, la psychologie des expériences inhabituelles étudie le paranormal sans faire appel à des processus authentiquement "paranormaux" pour les expliquer.
Or, il se fait que j'avais tort: la zététique n'est pas la psychologie des expériences inhabituelles. Cela explique pourquoi la première thèse de doctorat zététique ne porte pas sur l'étude d'un phénomène paranormal comme je m'y attendais à l'époque, mais bel et bien sur la didactique de l'esprit critique. La zététique est donc une méthode parmi d'autres - comme par exemple la pratique de la philosophie avec les enfants - pour tenter d'enseigner la pensée critique.
2. Le rôle d'Henri Broch
Si je suis tout à fait d'accord sur le fond avec Richard Monvoisin, un premier constat est que nous différons dans l'utilisation de certains concepts. Il parle par exemple du curseur vraisemblance là où j'utilise le concept de plausibilité antérieure. C'est en apparence de l'ordre du détail, puisque nous désignons fondamentalement la même chose, mais elle reflète une différence de taille: l'importance que nous attribuons respectivement à l'œuvre d'Henri Broch dans l'histoire du doute en général, et du mouvement sceptique contemporain en particulier. En effet, le vocabulaire utilisé par Richard Monvoisin est celui qu'a forgé Henri Broch, lorsque celui-ci s'est amusé a rebaptiser, entre autres, les raisonnements fallacieux sous la forme de Facettes et d'Effets. "Cum hoc ergo propter hoc" devient l'Effet Cigogne et l'effet Barnum, découvert par le psychologue Bertram Forer, devient pour sa part l'Effet Puits, et ainsi de suite... Je n'ai jamais adopté ce vocabulaire parce que je n'ai jamais vu l'intérêt de renommer les raisonnements fallacieux alors qu'ils ont déjà des noms utilisés par les philosophes du monde entier - la page wikipédia consacrée aux sophismes en propose une liste non exhaustive - et, en toute honnêteté, je trouve les nouveaux noms proposé par Henri Broch quelque peu ridicule. Je suppose que cela est fait au nom de la vulgarisation, mais je n'ai jamais été convaincu de l'utilité pédagogique de la manoeuvre. Je pense que n'importe qui est capable de comprendre en quoi consiste l'argument ad hominem, le non sequitur ou encore un post hoc ergo propter hoc, pour autant qu'on prenne le temps de le lui expliquer. Les philosophes sont habitués à utiliser cette terminologie, et ils s'en portent très bien. Cette multiplication des terminologies m'a toujours semblé inutile et fondamentalement contre-productive, en effet les zététiciens familiarisés avec la terminologie d'Henri Broch - ce qui n'est pas mon cas - ne le sont pas avec celle utilisée en philosophie par les logiciens et les épistémologues...
A mes yeux, Henri Broch est un auteur tout à fait mineur, comparé à des géants du scepticisme scientifique comme (pour ne citer que quelques noms) Martin Gardner, Carl Sagan, James Randi, Paul Kurtz, etc. Le physicien français n'a jamais fait que vulgariser - et selon moi dans la foulée il a très souvent beaucoup trop simplifié les débats - la littérature sceptique anglophone dans la langue de Molière. Il n'a joué un rôle important en France que parce que, dans les années '80 et '90, il n'y avait pratiquement rien d'autre de disponible en français sur ces sujets. Il faudra pour cela attendre 2001 et le livre "L'Imposture scientifique en dix leçons" de Michel de Pracontal... Henri Broch remplissait donc un vide qui n'existait que dans le monde francophone. Mais les temps changent! De plus, j'ai toujours trouvé ses ouvrages, d'un point de vue purement stylistique, mal écrits - et si vous n'êtes pas d'accord avec moi sur ce point, je vous conseille vivement la lecture de "The Demon-Haunted World: Science as a Candle in the Dark" de Carl Sagan et vous découvrirez un sceptique qui sait réellement manier la plume! Et en terme de publications scientifiques, Henri Broch a fait extrêmement peu de publications sur des sujets relatifs au paranormal dans des revues scientifiques à comité de lectures. Pour vous donner une idée, vous pouvez comparer avec par exemple les publications scientifiques d'un Richard Wiseman (ici), d'un Chris French (ici) ou encore de Susan Blackmore (ici).
En gros, ce qui me dérange le plus dans la thèse de doctorat de Richard Monvoisin est la place qu'il accorde à l'œuvre d'Henri Broch, place qu'il ne la mérite pas quand on prend en compte ses contributions scientifiques au mouvement sceptique contemporain. L'un dans l'autre, il n'a jamais publié que quelques ouvrages de vulgarisation, et pas toujours particulièrement réussis (comme par exemple "Devenez sorciers, devenez savants" - en collaboration avec Georges Charpak - qui mélange de manière très artificielle deux sujets complètement différents: la démystification de certains phénomènes réputés paranormaux et l'utilisation du nucléaire). Quand au "Défi Zététique international", il n'était jamais que la version française du "Million Dollar Challenge" de la James Randi Educational Foundation, avec l'illusionniste Gérard Majax dans le rôle de James "The Amaz!ing" Randi...
Richard Monvoisin est par exemple beaucoup trop gentil lorsqu'il écrit (p. 42):
Ajoutons à cela la lassitude légitime de l’archéologue qui fouille depuis des années dans un site qui s’avère "salé" artificiellement, et l’on comprendra également pourquoi certains sceptiques renoncent, à tort peut être, à analyser les nouvelles données venant d’un champ d’investigation entaché de fraudes récurrentes.Puis d'ajouter en note de bas de page (toujours p. 42):
Compréhensible mais regrettable, les positions de H. Broch sur la parapsychologie en sont arrivées à ce stade.Si l'attitude d'Henri Broch est tout à fait compréhensible sur le plan humain (nos centres d'intérêts à tous évoluent, et puis les problèmes de santé ou l'âge fait que quelqu'un peut souhaiter se retirer de certains débats), sur le plan d'une démarche sceptique elle est totalement inacceptable. Le scepticisme consiste - par définition - à être toujours prêt à changer de position si de nouveaux éléments apparaissaient. Refuser de lire la littérature parapsychologique - ou tout autre littérature que les sceptiques critiquent - est une attitude profondément pseudo-sceptique et doit être critiqué plus fermement que ce n'est le cas dans cette brève note de bas de page. Pas étonnant que l'auteur anonyme membre du Groupe Etudiants de l'Institut Métapsychique International (GEIMI) ait aussi noté la chose dans sa critique de la thèse de Richard Monvoisin. J'avoue que j'ai moi-même fait un bon sur ma chaise quand j'ai lu cette note de bas de page! J'ai déjà discuté ailleurs de la question complexe de la fraude en parapsychologie (ici). Je me contenterai de dire que la fraude en science n'est un problème qui n'a absolument rien de spécifique à la parapsychologie. La fraude, et bien plus encore la beautification des données, sont des phénomènes présents dans toutes les sciences. C'est le symptôme d'un problème de fond d'un point de vue épistémologique, qui est que la revue par les pairs présupposent que le chercheur rapporte ses résultats de manière honnête.
3. Les interstices pseudoscientifiques
A la question: pourquoi est-ce que les gens croient dans des choses bizarres, la réponse que Richard Monvoisin nous propose se situe du côté du rôle des médias. Au centre de cette thèse se trouve le concept d'interstices pseudoscientifiques. Richard Monvoisin les définit de la manière suivante (p. 133):
Les biais potentiels ou avérés dans la transposition médiatique des hypothèses ou des résultats scientifique, biais pouvant amener le récipiendaire à adhérer, par des procédés autres que logico-déductifs, à une thèse insuffisamment étayée ou à croire accréditée une hypothèse non prouvée.On ne peut être que d'accord avec l'idée que les médias jouent un rôle prépondérant dans la propagation des croyances pseudo-scientifiques. Richard Monvoisin voue une grande partie de sa thèse à analyser bon nombre d'exemples de comment les médias déforment l'information scientifique lorsqu'ils la transmettent. La zézétique se donne alors comme objectif d'enseigner comment analyser de manière critique les informations que nous recevons sans arrêt en provenance des médias. Il ne faut cependant pas oublier que des facteurs psychologiques entrent en jeu, tel que par exemple certains traits de personnalité. De plus, le fait que des gens vivent des expériences inhabituelles (sorties hors du corps, expériences de mort imminente, observations d'ovnis, cognitions paranormales, etc.) joue clairement un rôle dans le maintien de certains systèmes de représentations. Disons simplement ici que "Pour une didactique de l’esprit critique" penche bien plus du côté de la sociologie que de la psychologie...
4. La critique du GEIMI
J'ai déjà mentionné plus haut qu'un auteur anonyme du GEIMI avait écrit une critique de la thèse de doctorat de Richard Monvoisin. Elle se trouve ici. Le GEIMI, sous le haut patronage du site "Skeptical Investigation" (un site tenu par des parapsychologues tenants de l'existence du Psi et ayant pour unique vocation de critiquer les sceptiques), structure toute son argumentation autour de l'idée que les sceptiques ne sont pas les vrais sceptiques et que les tenants eux le sont (air connu). Du coup, ils ne pouvaient pas ne pas âprement critiquer la première thèse zététique! Ce qui m'a bien fait rire en lisant le billet sur le blog du GEIMI, c'est qu'il débute en affirmant que Richard Monvoisin ne maîtrise pas la littérature psychologique (voir le paragraphe intitulé "La méconnaissance de la parapsychologie"). C'est un argument que j'ai pour ma part très souvent entendu à mon propre sujet, et je suis certain que je l'entendrai jusqu'au jour de ma mort. Il reflète un raisonnement suivant, qui est tenu implicitement par bon nombre de tenants:
- J'ai personnellement été convaincu par la littérature X (ici la littérature parapsychologique).
- Je suis quelqu'un de rationnel, donc toute personne lisant la même littérature que moi arrivera forcément à la même conclusion.
- Or, ce sceptique n'est pas arrivé à la même conclusion que moi.
- Donc il n'a forcément pas lu la littérature.
Conclusion
Richard Monvoisin a fourni un travail considérable pour fonder la zététique - en tant que méthode pédagogique pour enseigner la pensée critique - sur des bases solides. Je ne pense pas que tous les sceptiques doivent forcément lire sa thèse, car elle peut être assez technique à certains moments, mais certainement elle est incontournable pour ceux qui se destinent à enseigner le scepticisme scientifique, sous une forme ou une autre. De manière assez paradoxale, je pense que cette thèse est aussi le symptôme que la zététique est (enfin!) en train de s'affranchir de l'influence d'Henri Broch, ce qui est une bonne chose.
1 commentaires:
Oups!! on ce croirez au concile de Constantinople !! super démonstration!!
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