dimanche 24 janvier 2010

La question de la semaine - 10

Dans l'Épisode #34, je discute avec Philippe Bourlitio du principe de précaution. J'ai donc envie de vous poser cette semaine la question suivante:

- Que pensez-vous du principe de précaution? Qu'est-ce, selon vous, qu'une application équilibrée du principe de précaution aux débats autour des OGM, des nanotechnologies ou encore de la bioéthique?

Bon débat!

2 commentaires:

Q a dit…

Je pense que c'est délicat.
Comment connait-on les risques de telle ou telle décision, et surtout comment sait-on en quelle mesure on est capable d'évaluer correctement les risques ?

Le problème est double avec les écosystèmes et le vivant. Ces systèmes sont complexes et relèvent souvent de la physique du chaos déterministe et des systèmes non linéaires. Ils sont donc imprévisibles par essence. Il est présomptueux de croire qu'on maitrise parfaitement les risques dans ces domaines. La dessus viennent se greffer des problèmes de société et des problèmes économiques. Souvent les progrès technique sont voulu par des forces économiques influentes, mais en quelle mesure sont-ils réellement profitables ?

D'un autre côté on rencontre beaucoup d'irrationnel dans les oppositions à la technique en général. On retrouve souvent une espèce de "sacralisation de la vie". Le rejet des OGMs, par exemple, s'explique peut être en partie parce que l'idée est finalement assez répandue qu'on "viole" le vivant en modifiant artificiellement des gènes (alors que chaque jour des millions de bactéries et de virus font à peu près la même chose).

Mais dans ce rejet des technologies, il y a aussi quelque chose qui peut se justifier. En particulier cette critique de l'idéologie du progrès, l'utilisation de la technologie pour l'exploitation de la nature. Derrière tout ceci se cache des conceptions idéologiques, comme celle, sans doute issue de la religion chrétienne, que la nature est à la disposition de l'homme. On peut d'ailleurs critiquer cette idée en utilisant des arguments issus du darwinisme (l'homme fait en fait partie de la nature), et dans ses conséquences avec le réchauffement climatique, qui est lui aussi une donnée scientifique. Mais finalement ces conceptions idéologiques ont participé au développement des technologies et s'en sont nourries.

Il existe donc un problème plus vaste, à l'échelle de la société, lié à la technologie, qui explique ce rejet. En réalité le fonctionnement de la société dans son ensemble est irrationnel, parce qu'il n'est pas durable (nous exploitons principalement des ressources qui s'épuisent en un clin d'oeil à l'echelle géologique), parce qu'il met en son centre une "rationalité économique" qui n'est pas complète (seul entre en compte ce qui est mesurable économiquement, c'est à dire appropriable).

Il n'est donc pas surprenant que beaucoup de gens amalgament la rationalité économique, la technologie et la science, et rejettent le tout en bloc. Tous ces éléments, après tout, se sont co-développés de manière importante à partir de la révolution industrielle.

Alors que faire de tout ça ? Je pense qu'il faut rester progressiste, dans le sens qu'il est illusoire de penser qu'on pourra "revenir en arrière", mais il faut rompre avec l'idée que l'on se fait du progrès, un contrôle sans cesse accru de la nature. Il faut dénoncer toutes les formes de rejet irrationnel de la technologie, mais il faut aussi dénoncer tout ce qu'il peut y avoir d'irrationnel dans le fonctionnement actuel de nos société (la science ne doit pas servir la prétendue "rationalité économique"). Comme le dit (approximativement) André Gorz, si nous rencontrons des crises dans nos sociétés, ce n'est pas par excès de rationalité, c'est parce que notre rationalité n'a au contraire pas atteint un niveau suffisant.

Ainsi par exemple, si au lieu de nous penser au dessus de la nature, nous nous pensons, dans une conception plus proche de nos connaissances scientifiques, comme appartenant à la nature, alors nous chercherons à avoir avec elle une relation d'équilibre plutôt qu'une relation d'exploitation dont on connait les conséquences.

J'ai un peu dérivé par rapport au sujet (le principe de précaution) mais je pense que le débat sur l'évolution technologique doit forcément s'inscrire dans une réflexion plus large.

Jude a dit…

Je n'ai pas la meilleure stratégie d'optimisation pour des problèmes aussi complexes que celui-là, et personne ne l'a. Mais c'est le cas pour beaucoup de problèmes. Cela ne nous empêche pas d'avancer, en faisant de notre mieux, en corrigeant au fur et à mesure nos estimations et en assumant nos erreurs. Par contre, ce dont je suis sûr, comme pour le fait qu'il ne faut jamais mettre toute l'énergie sur une seule voie de recherche (sauf souvent cas simples ou très bien connus), c'est que le principe de précaution n'est pas la meilleure stratégie d'optimisation (c'est mathématique). Mais peut-être veut-on d'arrêter d'optimiser notre action ? Attention, ce n'est pas vers une stagnation que nous nous dirigeons alors, mais vers une régression ! En effet : il faut toujours fournir de l'énergie à un système pour le maintenir ...