Suite à l'
Épisode #27 du balado, Antoine "Old Cola" Vekris s'est lancé sur le blog
"Coffee and Sci(ence)" dans une série de billets où il défend la validité du projet mémétique - le premier de la série se trouve
ici pour ceux qui voudraient les lire.
J'avoue que je suis très loin de partager son enthousiasme débridé pour la mémétique. J'ai essayé ces derniers jours de mettre le doigt sur les divers éléments qui me dérangent à ce sujet. Je ne suis pas vraiment certain d'y avoir réussi à l'heure actuelle, mais je me suis dit qu'il serait intéressant que je partage avec vous l'une ou l'autre de mes réflexions actuelles, avec le bémol que mes positions évolueront certainement à ce sujet dans le futur - mais c'est vrai pour tous les sujets de toute manière!
En remarque préliminaire, j'aimerais aussi dire qu'il est extrêmement difficile d'argumenter contre la mémétique, parce que chaque méméticien tient un discours relativement différent. Il y a des différences significatives entre les conceptions de
Charles Mougel, de
Pascal Jouxtel ou encore d'
Antoine Vekris. Débattre une nébuleuse est toujours extrêmement difficile, parce que comme rien n'est définit exactement, et qu'il n'y a pas de consensus réel, il est d'autant plus facile pour les méméticiens de rationaliser chacune de mes objections. Il va sans dire qu'à l'heure actuelle l'hypothèse mémétique me parait totalement irréfutable, et les méméticiens me semblent bien plus engagés dans une démarche apologétique que réellement scientifique.
Premièrement, dans l'ouvrage
"Impostures intellectuelles", Alan Sokal et Jean Bricmont discute des problèmes épistémologiques qui naissent lorsque l'on veut importer des concepts issus des sciences de la nature dans le champ des sciences de l'homme. Dans la même ligne d'idées, dans
"Prodiges et vertiges de l'analogie", Jacques Bouveresse discute longuement des utilisations problématiques - parce que par analogie - du
théorème d'incomplétude de Gödel en dehors de la logique. Dans le cas de la mémétique, il s'agit de plaquer la théorie de l'évolution sur les phénomènes culturels. Antoine Vekris tombe par exemple clairement dans ce travers lorsqu'il veut appliquer le concept biologique d'homologie à des objets culturels. Ce genre de transfert est extrêmement risqué, et ne peut se faire à la légère! En effet, le concept d'homologie (une homologie désigne des caractères semblables observés chez deux espèces différentes qui ont été hérités d'un ancêtre commun) ne prend son sens que par son inscription dans la théorie biologique de l'évolution.
Deuxièmement, il est extrêmement difficile de savoir exactement ce qu'est un mème. La
Société francophone de mémétique propose la définition suivante:
Partie élémentaire du système de codage qui nous permet de connaître la reproduction d'un observable culturel.
En ce qui me concerne, entre une chanson, une recette de cuisine, les règles pour faire un origami, un mot dans un dictionnaire, le livre
“La Critique de la Raison Pure” de Kant, la religion chrétienne, une statue de Rodin, mon prénom, le sapin de Noël, la décision d’aller acheter un sandwich au magasin du coin, et une application sur mon iPhone, j’ai vraiment – mais vraiment! – du mal à percevoir les éléments similaires. Regrouper tout cela sous le concept de mème me parait une erreur. Et qu'est-ce qu'une
"partie élémentaire" d'un
"observable culturel"? Si on prend comme exemple la Vierge Marie, est-ce que c'est une partie élémentaire de l'observable culturel
"religion catholique"? Ou bien est-ce que Vierge est un mème, et il est ici associé avec le mème Marie? Ou bien V est une partie élémentaire de l'observable culturel
"alphabet", et il est ici combiné avec d'autres pour former le concept de Vierge? Plus loin, quand on pose aux méméticiens la question de savoir si les mèmes existent, ils vous répondent que c'est une question que les méméticiens ne se posent tout simplement pas, où bien ils vous disent par exemple qu'en fait
"la mémétique n'est pas la science de mèmes" - si, si, je vous l'assure, on me l'a affirmé récemment dans une discussion sur Facebook! Si ce n'est pas la science des mèmes, alors c'est la science de quoi exactement? La science qui étudie les phénomènes culturelles? Désolé, mais on a déjà des sciences qui étudient très exactement cela: la sociologie, l'anthropologie, etc.
Troisièmement, sur son blog, Antoine Vekris prend des exemples tirés de diverses disciplines et les regroupe sous le concept de mémétique. En clair, il coopte des découvertes faites dans d'autres domaines scientifiques pour prétendre qu'elles donnent de la validité au projet mémétique, un peu comme le fait que les biologistes découvrent de nouvelles espèces prouverait prétendument que la cryptozoologie est une science. Le problème ici est qu'aller chercher des éléments en neuropsychologie, en psychologie, en éthologie, en informatique ne fait que prouver la validité de ces sciences-là, et non pas celle de la mémétique. Je n'ai pas à être convaincu que la psychologie est une science. Je n'ai pas non plus, par exemple, a être convaincu que l'apprentissage par imitation existe. Les psychologues savent cela depuis longtemps, et étudient bien évidemment les divers mécanismes d'apprentissage. La mémétique doit apporter une plus-value par rapport à ce qui se fait dans les autres disciplines. Si elle n'est jamais que le champ interdisciplinaire entre ces diverses disciplines, il n'y a absolument aucune raison de nommer celui-ci
"la mémétique", surtout si elle se révèle ne pas être
"la science des mèmes".
Une différence importante est que ces disciplines connaissent leurs limites épistémiques. Si on prend l'exemple de l'éthologie, il est clair que cette science a des choses très intéressantes à dire sur le comportement humain, mais les éthologues savent très bien qu'ils ne peuvent pas prétendre pouvoir expliquer l'ensemble de la culture humaine. Pour caricaturer, aucun psychologue ne prétendra que l'apprentissage par imitation suffit à expliquer comment Beethoven en est venu à écrire la 9e symphonie. La mémétique, à l'inverse, est très loin d'avoir un discours humble, mis-à-part lorsque les tenants sont acculés: là ils se rétractent derrière le
"mais ce n'est actuellement qu'une proto-science. Un jour...".
Quatrièmement, lorsque Pascal Jouxtel propose dans
"Comment les systèmes pondent" le concept de
"solution", j'ai bel et bien l'impression qu'il redécouvre la
théorie des formes intelligibles de Platon. Pour rappel, Platon pense qu'il existe d'un côté le monde sensible - ce que l'on peut observer empiriquement - et de l'autre un arrière-monde peuplé des idées, ou des Formes intelligibles. Par exemple, dans cet arrière-monde existe l'idée de Beau, tandis que dans le monde sensible, nous avons la statue qui est
"belle" - ce que Platon nomme le simulacre. Dans la mémétique francophone, nous avons d'un côté le mème (mettons le concept de Vierge Marie), et puis nous avons la solution (une statue de la Vierge Marie, une prière à la Vierge Marie, un cantique où la Vierge Marie est mentionné, un film sur la vie de la Vierge Marie, etc.). Mèmes = Formes intelligibles, Solutions = Simulacres. Pascal Jouxtel a réinventé le monde des idées de Platon, sauf qu'il est devenu le monde des mèmes! La grosse différence est que Platon pensait que les Formes intelligibles avaient une existence ontologique dans un arrière-monde, alors que lorsqu'on demande aux méméticiens dans quel sens ils conçoivent l'existence des mèmes, ils se débinent devant la question...
En ce qui me concerne, je pense que ce qui existe, ce sont les cognitions, car celles-ci sont observables via l'activité cérébrale. Pour le dire autrement, les mèmes n'existent pas si personne ne les pense. Une statue de la Vierge Marie n'est un mème que - et seulement que - lorsque quelqu'un la regarde et identifie ce qu'il est en train de voir - ce qui se manifeste sous la forme d'une activation cérébrale. Bref, les mèmes n'existent pas. Ce qui existe, c'est l'activité cérébrale. Et il existe déjà une science qui étudie les cognitions, c'est la psychologie, et il existe déjà une science qui étudie les activations cérébrales, c'est la neuropsychologie...
J'aimerais pour terminer citer l'article de
Massimo Pigliucci,
"The Trouble with Memetics" (
"Skeptical Inquirer", septembre/octobre 2007, p. 24), qui me semble aller tout à fait dans le sens de mes réflexions actuelles:
En effet, la mémétique - en tout cas actuellement - ne semble pas ajouter quelque chose à la vision standard de la gêne-culture co-évolution qui fut développée bien avant que Dawkins ne mette à plat ses idées dans "The Selfish Gene". Il est clair que les idées évoluent, et il existe effectivement une analogie indéniable entre les mèmes et l'évolution des gênes. Mais nous ne devons pas pousser cette analogie trop loin, et nous n'avons certainement pas besoin d'un tout nouveau vocabulaire pour la comprendre.
Arrêtons de pousser l'analogie trop loin et arrêtons d'inventer et d'utiliser un vocabulaire qui obscurcit les questions plutôt que de réellement les éclairer.