
La cryptozoologie, autrement dit la discipline qui étudie toute trace ou mention d'animaux ne pouvant se rattacher à une espèce (re)connue officiellement par la zoologie, est généralement classée parmi les pseudosciences. De fait, nombre de cryptozoologues, fans de Nessie (le monstre du Loch Ness) ou du Bigfoot (une créature humanoïde et velue de très grande taille hantant prétendument les forêts d’Amérique du Nord), méritent amplement d’être qualifiés de pseudoscientifiques, mais il en est aussi quelques-uns dont la démarche se rapproche plus de celle de véritables scientifiques. Le Français Michel Raynal est de ceux-là, comme nous le verrons plus loin à travers un exemple significatif.
Si le terme de "pseudoscience" (= discipline qui ne respecte pas les canons de la méthode scientifique mais qui cherche à en donner l'illusion) va comme un gant à l’ufologie - les ufologues dans leur quasi totalité ne faisant que simuler une démarche scientifique -, l’étiquette de "science pathologique" (où, très schématiquement, le chercheur part d'une théorie préconçue pour ajuster ses résultats expérimentaux afin de confirmer celle-ci, et recours à des hypothèses ad hoc pour contrer les diverses objections, avec pour résultat final une forme d’auto-duperie) me semble plus adaptée pour des disciplines comme la parapsychologie ou l’homéopathie. De même, j’utiliserais plutôt pour décrire la cryptozoologie l’expression de "science romantique", au sens où les cryptozoologues cherchent en fin de compte à prolonger à notre époque un rêve, celui de l’ère enivrante des grandes découvertes zoologiques des siècles passés, dans un monde encore alors parsemé de "terres inconnues". Partant du principe que les récits populaires ont toujours un fondement factuel, les cryptozoologues les soumettent à toute une série de rationalisations pour le moins discutables qui les amènent finalement à postuler l’existence actuelle de poulpes colossaux aux Bahamas ou d’hominidés sauvages et velus au Pakistan…
Les cryptozoologues, dans leur quête d'animaux encore non répertoriés par les zoologues, se fondent également sur des "preuves testimoniales (témoignages oculaires), circonstancielles (films, photos, enregistrements de cris), ou même autoscopiques (que chacun peut voir : empreinte de pied, poils, plumes, etc.) mais considérées comme insuffisantes par la communauté scientifique des zoologues" (extrait de l’article "Cryptozoologie" de Wikipédia).
J’aimerais évoquer aujourd’hui une catégorie particulière de ces "preuves autoscopiques", à savoir les blobs ou globsters (les deux termes se retrouvent dans la littérature). On qualifie de blob toute masse organique, de taille conséquente (au moins quelques centaines de kilogrammes), non identifiée et retrouvée échouée sur le rivage d’une mer ou, éventuellement, les berges d’un lac, d’une rivière…
Quantités de ces blobs ont été recensés par les cryptozoologues aux quatre coins du monde. Parmi les plus fameux, citons la "Stronsay Beast" (1808), le "St. Augustine Monster" (1896), le "Tasmanian Globster" (1960), la "Japanese Carcass Catch" (1977) ou, plus récemment, le "Chilean Blob" (2003).
Ces masses de tissus organiques plus ou moins informes pouvant peser plusieurs tonnes ont suggéré à d’aucuns, selon les cas, des moignons d’énormes tentacules, des fragments d’organes surdimensionnés, des vestiges d’yeux géants,… Certaines de ces carcasses semblaient essentiellement composées d’une substance d’une fermeté et d’une dureté extrêmes... Tout donc pour enflammer les imaginations et favoriser les controverses interminables entre les tenants d’hypothèses extraordinaires (poulpes de 50 ou 60 mètres de long, spécimens reliques de Carcharodon megalodon ou d’une espèce de plésiosaure échappée du Mésozoïque…) et les sceptiques… jusqu’à l’apparition d’un juge de paix nommé analyse ADN.
Les blobs découverts ces dernières années, de même que quelques échantillons de cas plus anciens, ont pu en effet être soumis à des tests ADN, qui n’ont faits que confirmer à chaque fois les interprétations sceptiques. Globalement, deux sources principales sont donc à l’origine de ces blobs : d’une part, des représentants de l’ordre des cétacés, en particulier le cachalot (Physeter catodon), et, d’autre part, les plus grandes espèces de requins, surtout le requin pèlerin (Cetorhinus maximus), le deuxième plus gros poisson vivant après le requin baleine (Rhincodon typus).
Il s’est ainsi avéré que le "Bermuda Blob 2" (1995), le "Nantucket Blob" (1996) ou le "Bermuda Blob 3" (1997) étaient constitués de tissus adipeux provenant d’une baleine (le squelette ayant été emporté quand le corps se putréfiait). Le "Newfoundland Blob" (2001) et le "Chilean Blob" (2003) étaient les restes méconnaissables du réservoir à spermaceti que l'on trouve dans la tête du cachalot. Sa richesse en collagène explique la cohésion et l’étonnante résistance aux contraintes mécaniques et aux enzymes de la putréfaction de certains blobs, dont le plus célèbre de tous : le monstre de Saint-Augustine (Floride, USA) déjà cité. Remarquons que le professeur Addison Emery Verrill, après avoir cru initialement aux informations allant dans le sens d’un céphalopode géant qui lui étaient parvenues, avait correctement identifié l’origine de cette carcasse dès réception des échantillons envoyés par le Dr. Webb… soit en février 1897.
Le cryptozoologue Michel Raynal, après avoir passionnément défendu l’hypothèse d’un poulpe colossal (le dossier qui lui a consacré sur son site témoigne de son investissement sur le sujet), a finalement fait amende honorable :
Ce qui est frappant quand on regarde les photographies de cette épave (figure 27), que l'on surnomma "le blob du Chili", c'est son extraordinaire ressemblance avec le "monstre de Floride" de 1896 : même masse très difficile à découper au scalpel, même forme hémisphérique, même teinte rosâtre, mêmes appendices ressemblant vaguement à des bras de céphalopodes...
Or, dans un premier temps, deux chercheurs du Museo Nacional de Historia Natural de Santiago du Chili, Sergio Letelier et José Yanez, affirmèrent avoir noté sur le blob du Chili, la présence de papilles dermiques typiques des cétacés. La couleur rougeâtre des tissus internes de l'épave serait quant à elle liée à la présence de fibres musculaires riches en myoglobine, que l'on trouve dans les muscles rouges des vertébrés.
Et par la suite, ce fut encore Sidney K. Pierce et ses collègues qui purent extraire l'ADN de cette masse organique, qui confirma qu'il s'agissait bien des restes d'un cachalot, comme ils le publièrent dans le Biological Bulletin de juin 2004 (article disponible en téléchargement : fichier PDF de 11,8 Mo).
Il se confirme donc, près d'un siècle après l'affaire de Saint-Augustine, que dans certaines conditions, la décomposition de la tête du cachalot, et spécialement du réservoir à spermaceti, donne naissance à une masse de tissus organiques ressemblant à un poulpe géant.
Exit donc, l'Octopus giganteus...
Pas de faux-semblants ni de recherches ici de ces échappatoires auxquels nous ont habitué si souvent les tenants : M. Raynal reconnaît clairement avoir fait fausse route, cite correctement les personnes ("Sidney K. Pierce et ses collègues", avec qui il a pourtant ferraillé jusque là) qui ont permis de trancher le débat et clôt ensuite, définitivement et sans ambiguïté, le dossier de lui-même.
Le fait qu’il admette s’être trompé sur cette question, loin de nuire à sa crédibilité, la renforce à mes yeux. On ne peut exiger de personne sur ce genre de sujet de ne jamais se tromper, même si une analyse correcte des données disponibles aurait dû lui faire privilégier l'hypothèse du cachalot bien auparavant... En revanche, ne pas abandonner une hypothèse lorsqu’on vous apporte la preuve qu’elle est erronée, ou bien camoufler ses égarements passés, est certainement rédhibitoire.
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Note : le poulpe colossal (hâtivement baptisé Octopus giganteus), envisagé il y a encore peu de temps par certains cryptozoologues pour expliquer notamment le blob de St Augustine, ne doit pas être confondu avec les calmars géants du genre Architeuthis ou les calmars colossaux du genre Mesonychoteuthis. Si aucun indice sérieux à ce jour ne soutient donc l'existence du premier, les calmars géants sont eux décrits scientifiquement depuis le XIXe siècle, à partir justement de spécimens trouvés échoués sur des plages.











