mercredi 19 août 2009

Notes de lectures - 15: "ESP: A scientific evaluation"

(Mais que lisent donc les sceptiques?)

Note: 5/5.

Au rayon des classiques du mouvement sceptique contemporain, nous avons l'ouvrage de C. E. M. Hansel: "ESP: A scientific evaluation - Telepathy, Clairvoyance, Precognition, Psychokinesis". L'ouvrage date de 1966 et est une revue de la littérature de la recherche en parapsychologie jusqu'à cette date.

La seule faiblesse de l'ouvrage est qu'il est relativement ancien. Malgré cela, bon nombre des critiques énoncées par C. E. M. Hansel garde de leur actualité, ce qui témoigne de la persistance des problèmes endémiques à la parapsychologie, sans compter que de nombreux psiphiles continuent à invoquer par exemple les travaux de Joseph Banks Rhine & co. comme supportant l'existence du Psi (et quelqu'un comme Bertrand Méheust remonte même à la métapsychique du 19e siècle).

A la page 237, C. E. M. Hansel discute par exemple de l'abandon par les parapsychologues de l'exigence de répétabilité:
Investigators are continually producing reports of their experimental findings, wich may be classified, for convenience, as good and bad. The good ones survive because they are confirmed in further research. The bad ones are forgotten because they cannot be confirmed. New findings become targets for criticism, and a finding must be confirmed by critics under their own experimental conditions; it then soon becomes clear when it is to be rejected.

If anyone invents a pseudoscience in wich this principle ceases to operate, the result soon becomes apparent, for the new "science" fails to have predictive value and leads to more and more findings and theories that are incompatible with orthodox science. This is what has happened in parapsychology.
Traduction:
Les enquêteurs sont continuellement en train de produire des rapports de leurs résultats expérimentaux, qui peuvent être classifiés, de manière pragmatique, en bon et mauvais. Les bons survivent parce qu'ils sont confirmés par les recherches ultérieures. Les mauvais sont oubliés parce qu'ils ne peuvent pas être confirmés. Les nouveaux résultats deviennent la cible de critiques, et un résultat doit être confirmé par ses critiques dans leurs propres conditions expérimentales; et alors il devient rapidement clair ce qui doit être rejeté.

Si quelqu'un invente une pseudo-science dans laquelle ce principe cesse d'opérer, le résultat devient rapidement évident, parce que la nouvelle "science" échoue à avoir une capacité prédictive et génère de plus en plus de résultats et de théories qui sont incompatibles avec la science orthodoxe. C'est ce qui est arrivé à la parapsychologie.
Je discutais précédemment de ce problème dans mon billet "Pile je gagne, face tu perds - La rhétorique de la parapsychologie": les résultats positifs sont comptés par les tenants comme confirmant que le Psi existe, mais les résultats négatifs ne sont pas comptés comme réfutant son existence. Dans tous les cas, donc, les psiphiles ne peuvent forcément que conclure (parce que c'est la seule conclusion que permet leur épistémologie) que le Psi existe...

La fin de l'ouvrage "ESP: A scientific evaluation" discute des expériences inhabituelles (chapitre 14: "Accounts of Strange Experience"), du Spiritualisme (chapitre 15) - avec un long passage consacré à la médium Eusapia Palladino, dont j'ai déjà parlé sur ce blog (voir par exemple mon billet consacré à la technique du serre-joint humain pour générer un effet de lévitation de table)- , et enfin des voyants et du "channelling" (chaptire 16: "Mental Mediums").

Cependant le coeur de l'ouvrage ne se situe pas là, mais bel et bien dans les analyses détaillées - et critiques - de toute une série d'expériences de parapsychologie. Après avoir discuté des études les plus anciennes, C. E. M. Hansel aborde l'expérience Pearce-Pratt (chapitre 7), l'expérience Pearce-Woodruff (chapitre 8), l'expérience Soal-Goldney (chapitre 9) et d'autres encore. Le chapitre 11, en ce qui le concerne, se penche sur les recherches sur la psychokinèse.

C. E. M. Hansel démontre par A + B que la méthodologie de ces expériences n'excluent pas la fraude. Du coup, nous en sommes réduit à utiliser le rasoir d'Occam: est-ce qu'il est plus plausible que les résultats aient été produits par un phénomène inconnu jusqu'à ce jour dont nous n'avons aucun modèle explicatif valide (le Psi) ou par un phénomène dont l'existence est largement établi (la fraude)?

La question de la fraude en parapsychologie, que ce soit des sujets ou des expérimentateurs, est complexe. Sur ce sujet, les psiphiles rétorquent généralement que la fraude existe aussi - ou du moins est tout aussi possible sinon plus - dans d'autres domaines scientifiques. Je suis tout à fait d'accord avec ça! Il a été même mis en évidence récemment que la fraude scientifique était bien plus courante qu'on ne le pensait par le passé (voir les articles: "Scientific Misconduct Is Prevalent, But Not Reported" et "Scientists faking results and omitting unwanted findings in research"). Soyons clair: les sceptiques critiquent la fraude dans tous les domaines de la recherche, et pas uniquement en parapsychologie; mais tout cela ne fait pas que la fraude en parapsychologie ne pose pas un grave problème! Cet argument consiste en quelque sorte à dire: "ce n'est pas grave si on triche parce que les autres le font aussi...".

De plus, d'autres facteurs rendent le problème bien plus important en parapsychologie. Premièrement, la communauté des parapsychologues est très réduite. Si un psychologue, parmi des millions d'autres, altèrent ses résultats, sa fraude sera diluée dans la masse des publications, et très rapidement des échecs de réplications l'annuleront. Par contre, ce ne sera pas le cas si un parapsychologue le fait pour les raisons déjà évoquées plus haut... Deuxièmement, face à un phénomène soit élusif (selon les psiphiles) soit inexistant (selon les sceptiques), le chercheur a beaucoup plus de motivation à altérer ses données. En effet, si je travaille sur un sujet classique en psychologie par exemple, j'obtiendrai régulièrement des résultats significatifs, que je n'aurai pas trop de mal à publier dans des revues scientifiques à comité de lectures. Le parapsychologue n'a pas du tout cette assurance, à cause des problèmes de réplications dont souffre sa discipline. Quant à ce qui concerne la fraude des sujets, là aussi, un sujet d'une expérience de psychologie classique n'a pas vraiment de raison de tricher. Par contre, un médium célèbre (comme Uri Geller, John Edward et d'autres) ont au contraire toutes les raisons du monde d'essayer d'altérer les résultats afin que le laboratoire de parapsychologie confirme la réalité de leurs dons!

En clair, comparer la fraude en parapsychologie avec la fraude dans un domaine classique de la science (mettons la psychologie) est une fausse analogie, parce que la première à des caractéristiques spécifiques qui tendent à encourager la tricherie, que ce soit des sujets ou des chercheurs.

En conclusion, l'ouvrage de C. E. M. Hansel: "ESP: A scientific evaluation" se doit d'être dans votre bibliothèque si vous êtes un sceptique qui s'intéresse à la parapsychologie!

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