lundi 6 avril 2009

Notes de lectures - 9: "Petit traité de l'imposture scientifique"

(Mais que lisent donc les sceptiques?)

Note: 1/5.

Je pense qu'il faut toujours saluer la sortie d'un livre sceptique en langue française: il n'y en a malheureusement pas beaucoup! Aleksandra Kroh nous propose cette année un "Petit traité de l'imposture scientifique". Le livre se compose de quatre chapitres: le premier est consacré au phénomène ovni, le second au Lyssenkisme, le troisième au concept de races dans l'histoire des sciences et le dernier au créationnisme.

Le principal point fort de cet ouvrage est qu'il aborde des sujets un peu moins habituels dans la littérature sceptique: en effet, quand on discute des sciences pathologiques, les suspects habituels sont l'ufologie, la parapsychologie, la cryptozoologie et le créationnisme. Par contre, je n'avais jusqu'à présent pas lu grand chose sur le Lyssenkisme et l'histoire de la notion de races. Le fait qu'elle discute de ces sujets - plus originaux - est donc un bon point.

Ceci étant dit, le principal point faible de cet ouvrage est qu'il s'agit plutôt d'un livre historique. Etonnamment, Aleksandra Kroh discute fort peu de pourquoi les sujets qu'elle aborde représentent de beaux exemples de sciences pathologiques! Je donne un exemple pour la route. Nous pouvons lire à la page 188, à propos du Dessein Intelligent:

Enfin, il existerait des systèmes biologiques irreductiblement complexe qui n'auraient pas pu apparaître sans l'intervention d'un être supérieur, dans le cadre d'un vaste projet intelligent. De tels systèmes ne peuvent pas être issus de précurseurs moins complets, car aucun élément d'un système irréductible ne serait fonctionnel avant que le système tout entier ne se développe. Pour les biologistes, aucun de ces arguments n'est sérieux. (...) La thèse de la complexité irréductible reflète l'incompréhension du fonctionnement des systèmes biochimiques et des mécanismes de l'évolution.
C'est tout ce que nous saurons à propos du concept de complexité irréductible, notion forgée par Michael J. Behe, pourtant centrale dans la doctrine du Dessein Intelligent. Elle ne nous explique pas pourquoi cette notion est problématique. Il me semble qu'Aleksandra Kroh aurait pu mentionner au moins la notion de "Dieu des trous" (angl.: "God of the gaps"), ou mieux encore discuter des exemples classiques de tenants, tel que par exemple la flagelle de la bactérie. Kenneth R. Miller, auteur de "Finding Darwin's God: A Scientist's Search for Common Ground Between God and Evolution" et "Only A Theory: Evolution and the Battle for America's Soul", n'hésite pas à aller dans ce genre de débats de fond. Elle aurait donc pu aisément s'en inspirer. L'argumentation est faible quand on se contente de dire:
Pour les biologistes, aucun de ces arguments n'est sérieux.
Tous les chapitres présentent le même défaut. Le fait qu'il s'agisse de sciences pathologiques est posé comme une évidence, mais aucun effort pédagogique n'est véritablement fait par l'auteur pour expliquer aux lecteurs pourquoi c'est le cas. C'est vraiment dommage!

Il est clair que, par exemple, un croyant dans l'hypothèse extraterrestre pour expliquer le phénomène ovni va lire le premier chapitre sans que ses convictions ne soient réellement ébranlées, puisque à aucun moment Aleksandra Kroh ne débat vraiment des problèmes épistémologiques de fond liés à l'ufologie, ni même en détail du moindre cas démystifié (ne serait-ce que pour illustrer la problématique)...

Au-delà de ce problème de fond qui traverse l'ouvrage de part en part, il y a aussi la question du vocabulaire utilisé, principalement celui d'"imposture scientifique" et de "charlatans". Ces concepts sont visiblement mal définis, et ont une géométrie variable dans leurs utilisations par l'auteur. Je pense par exemple qu'il y a un monde de différence entre l'imposture intellectuelle d'un Alan Sokal, dans le cadre de ce qui est devenue l'affaire Sokal, et l'homme de Piltdown. Ce n'est pas du tout le même type de canular! Le premier, c'est un sceptique qui - par cette manœuvre - démontre la dérive intellectuelle du postmodernisme et les limites de l'évaluation par les pairs. De l'autre, nous avons réellement un canular qui avait pour unique but de tromper la communauté scientifique. Agglutiner les deux comme s'il s'agissait du même type de démarches, comme elle le fait pages 6-9 de son introduction, me semble franchement inopportun.

De même, il me semble inapproprié d'utiliser le vocable de "charlatans" et puis d'évoquer l'affaire de la mémoire de l'eau (pages 10-14). Pour être un charlatan, il faut soit a. être complètement incompétent (ce que Jacques Benveniste n'était pas) et/ou b. chercher délibérément à tromper son monde (alors qu'il est clair qu'il a cru jusqu'au bout dans la véracité de sa "découverte"). Même chose pour les ufologues, les tenants du Dessein Intelligent... Même si les sceptiques pensent que ces gens se fourvoient, la grande majorité est clairement sincère! Si vraiment Aleksandra Kroh voulait utiliser le vocable de "charlatans", alors il fallait consacrer un chapitre aux médecines prétendument alternatives: c'est là que les authentiques charlatans - ceux prêts à vous vendre des médicaments miracles pour tout et n'importe quoi - se trouvent.

Du coup, en fin de parcours, même le titre me semble problématique: au lieu de s'intituler "Petit traité de l'imposture scientifique", ce livre aurait mieux fait de se nommer "Petit traité historique des pseudo-sciences". Je me suis demandé si ce vocabulaire n'était pas dû à une influence du livre de Michel de Pracontal "L'imposture scientifique en dix leçons", mais il n'en est pas moins inadéquat pour autant...

Finalement, je conseillerais l'ouvrage d'Aleksandra Kroh aux sceptiques débutants qui n'ont pas accès à la littérature anglo-saxonne: il s'agit d'une bonne introduction historique à certains sujets, le tout dans un ton d'ensemble plutôt critique.

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