samedi 31 janvier 2009

Little Blob Story


La cryptozoologie, autrement dit la discipline qui étudie toute trace ou mention d'animaux ne pouvant se rattacher à une espèce (re)connue officiellement par la zoologie, est généralement classée parmi les pseudosciences. De fait, nombre de cryptozoologues, fans de Nessie (le monstre du Loch Ness) ou du Bigfoot (une créature humanoïde et velue de très grande taille hantant prétendument les forêts d’Amérique du Nord), méritent amplement d’être qualifiés de pseudoscientifiques, mais il en est aussi quelques-uns dont la démarche se rapproche plus de celle de véritables scientifiques. Le Français Michel Raynal est de ceux-là, comme nous le verrons plus loin à travers un exemple significatif.

Si le terme de "pseudoscience" (= discipline qui ne respecte pas les canons de la méthode scientifique mais qui cherche à en donner l'illusion) va comme un gant à l’ufologie - les ufologues dans leur quasi totalité ne faisant que simuler une démarche scientifique -, l’étiquette de "science pathologique" (où, très schématiquement, le chercheur part d'une théorie préconçue pour ajuster ses résultats expérimentaux afin de confirmer celle-ci, et recours à des hypothèses ad hoc pour contrer les diverses objections, avec pour résultat final une forme d’auto-duperie) me semble plus adaptée pour des disciplines comme la parapsychologie ou l’homéopathie. De même, j’utiliserais plutôt pour décrire la cryptozoologie l’expression de "science romantique", au sens où les cryptozoologues cherchent en fin de compte à prolonger à notre époque un rêve, celui de l’ère enivrante des grandes découvertes zoologiques des siècles passés, dans un monde encore alors parsemé de "terres inconnues". Partant du principe que les récits populaires ont toujours un fondement factuel, les cryptozoologues les soumettent à toute une série de rationalisations pour le moins discutables qui les amènent finalement à postuler l’existence actuelle de poulpes colossaux aux Bahamas ou d’hominidés sauvages et velus au Pakistan…

Les cryptozoologues, dans leur quête d'animaux encore non répertoriés par les zoologues, se fondent également sur des "preuves testimoniales (témoignages oculaires), circonstancielles (films, photos, enregistrements de cris), ou même autoscopiques (que chacun peut voir : empreinte de pied, poils, plumes, etc.) mais considérées comme insuffisantes par la communauté scientifique des zoologues" (extrait de l’article "Cryptozoologie" de Wikipédia).

J’aimerais évoquer aujourd’hui une catégorie particulière de ces "preuves autoscopiques", à savoir les blobs ou globsters (les deux termes se retrouvent dans la littérature). On qualifie de blob toute masse organique, de taille conséquente (au moins quelques centaines de kilogrammes), non identifiée et retrouvée échouée sur le rivage d’une mer ou, éventuellement, les berges d’un lac, d’une rivière…

Quantités de ces blobs ont été recensés par les cryptozoologues aux quatre coins du monde. Parmi les plus fameux, citons la "Stronsay Beast" (1808), le "St. Augustine Monster" (1896), le "Tasmanian Globster" (1960), la "Japanese Carcass Catch" (1977) ou, plus récemment, le "Chilean Blob" (2003).

Ces masses de tissus organiques plus ou moins informes pouvant peser plusieurs tonnes ont suggéré à d’aucuns, selon les cas, des moignons d’énormes tentacules, des fragments d’organes surdimensionnés, des vestiges d’yeux géants,… Certaines de ces carcasses semblaient essentiellement composées d’une substance d’une fermeté et d’une dureté extrêmes... Tout donc pour enflammer les imaginations et favoriser les controverses interminables entre les tenants d’hypothèses extraordinaires (poulpes de 50 ou 60 mètres de long, spécimens reliques de Carcharodon megalodon ou d’une espèce de plésiosaure échappée du Mésozoïque…) et les sceptiques… jusqu’à l’apparition d’un juge de paix nommé analyse ADN.

Les blobs découverts ces dernières années, de même que quelques échantillons de cas plus anciens, ont pu en effet être soumis à des tests ADN, qui n’ont faits que confirmer à chaque fois les interprétations sceptiques. Globalement, deux sources principales sont donc à l’origine de ces blobs : d’une part, des représentants de l’ordre des cétacés, en particulier le cachalot (Physeter catodon), et, d’autre part, les plus grandes espèces de requins, surtout le requin pèlerin (Cetorhinus maximus), le deuxième plus gros poisson vivant après le requin baleine (Rhincodon typus).

Il s’est ainsi avéré que le "Bermuda Blob 2" (1995), le "Nantucket Blob" (1996) ou le "Bermuda Blob 3" (1997) étaient constitués de tissus adipeux provenant d’une baleine (le squelette ayant été emporté quand le corps se putréfiait). Le "Newfoundland Blob" (2001) et le "Chilean Blob" (2003) étaient les restes méconnaissables du réservoir à spermaceti que l'on trouve dans la tête du cachalot. Sa richesse en collagène explique la cohésion et l’étonnante résistance aux contraintes mécaniques et aux enzymes de la putréfaction de certains blobs, dont le plus célèbre de tous : le monstre de Saint-Augustine (Floride, USA) déjà cité. Remarquons que le professeur Addison Emery Verrill, après avoir cru initialement aux informations allant dans le sens d’un céphalopode géant qui lui étaient parvenues, avait correctement identifié l’origine de cette carcasse dès réception des échantillons envoyés par le Dr. Webb… soit en février 1897.

Le cryptozoologue Michel Raynal, après avoir passionnément défendu l’hypothèse d’un poulpe colossal (le dossier qui lui a consacré sur son site témoigne de son investissement sur le sujet), a finalement fait amende honorable :

Ce qui est frappant quand on regarde les photographies de cette épave (figure 27), que l'on surnomma "le blob du Chili", c'est son extraordinaire ressemblance avec le "monstre de Floride" de 1896 : même masse très difficile à découper au scalpel, même forme hémisphérique, même teinte rosâtre, mêmes appendices ressemblant vaguement à des bras de céphalopodes...

Or, dans un premier temps, deux chercheurs du Museo Nacional de Historia Natural de Santiago du Chili, Sergio Letelier et José Yanez, affirmèrent avoir noté sur le blob du Chili, la présence de papilles dermiques typiques des cétacés. La couleur rougeâtre des tissus internes de l'épave serait quant à elle liée à la présence de fibres musculaires riches en myoglobine, que l'on trouve dans les muscles rouges des vertébrés.

Et par la suite, ce fut encore Sidney K. Pierce et ses collègues qui purent extraire l'ADN de cette masse organique, qui confirma qu'il s'agissait bien des restes d'un cachalot, comme ils le publièrent dans le Biological Bulletin de juin 2004 (article disponible en téléchargement : fichier PDF de 11,8 Mo).

Il se confirme donc, près d'un siècle après l'affaire de Saint-Augustine, que dans certaines conditions, la décomposition de la tête du cachalot, et spécialement du réservoir à spermaceti, donne naissance à une masse de tissus organiques ressemblant à un poulpe géant.

Exit donc, l'Octopus giganteus...


Pas de faux-semblants ni de recherches ici de ces échappatoires auxquels nous ont habitué si souvent les tenants : M. Raynal reconnaît clairement avoir fait fausse route, cite correctement les personnes ("Sidney K. Pierce et ses collègues", avec qui il a pourtant ferraillé jusque là) qui ont permis de trancher le débat et clôt ensuite, définitivement et sans ambiguïté, le dossier de lui-même.

Le fait qu’il admette s’être trompé sur cette question, loin de nuire à sa crédibilité, la renforce à mes yeux. On ne peut exiger de personne sur ce genre de sujet de ne jamais se tromper, même si une analyse correcte des données disponibles aurait dû lui faire privilégier l'hypothèse du cachalot bien auparavant... En revanche, ne pas abandonner une hypothèse lorsqu’on vous apporte la preuve qu’elle est erronée, ou bien camoufler ses égarements passés, est certainement rédhibitoire.

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Note : le poulpe colossal (hâtivement baptisé Octopus giganteus), envisagé il y a encore peu de temps par certains cryptozoologues pour expliquer notamment le blob de St Augustine, ne doit pas être confondu avec les calmars géants du genre Architeuthis ou les calmars colossaux du genre Mesonychoteuthis. Si aucun indice sérieux à ce jour ne soutient donc l'existence du premier, les calmars géants sont eux décrits scientifiquement depuis le XIXe siècle, à partir justement de spécimens trouvés échoués sur des plages.

11 commentaires:

Anonyme a dit…

Bonjour,

je ne veux pas contredire votre article, mais sachez que la revue science et vie ou pour la science (p-e québecscience; peut importe) avait publié un dossier sur les calmar géants et qu'ils existent vraiment et que ce n'est que très récemment qu'on a apprit leur existence. Avant les 20 dernières années, cet animal n'avait fait l'objet d'aucune recherche et d'aucune capture et fesait parti des animaux issues de la cryptozoologie. Aujourdhui, nous savons que cet animal existait bel et bien.

Sur wikipedia:
- http://fr.wikipedia.org/wiki/Calmar
on parle du calmar géant.

- Extrait de wikipedia sur l'Architeuthis (calmart géant) http://fr.wikipedia.org/wiki/Architeuthis:

[...]Un exemplaire, pour l'instant le seul au monde, a pour la première fois été naturalisé en 2008. Il s'agit d'une femelle de l'espèce Architeuthis sanctipauli qui en vie mesurait 9 mètres de long et pesait 84 kg et qui fut pêchée le 27 janvier 2000 à 615 mètres de profondeur au large de la Nouvelle-Zélande. Surnommée "Wheke" d'après une légende Maori, elle a été offerte au Muséum National d'Histoire Naturelle de Paris, qui l'a emmené en Italie pour qu'un laboratoire spécialisé dans la plastination, VisDocta Research, la naturalise.

Quelques photos d'un calmar géant
retrouvé récemment:
- http://www.interet-general.info/article.php3?id_article=10783

Autres sites relatifs aux calmar:
- http://www.radio-canada.ca/radio/lumiere/archives/archives2002/novembre2002.html

- http://www.lexpress.fr/actualite/sciences/un-calmar-geant-de-10m-et-450-kg_463085.html

Vidéo d'un calmart géant ayant été pêché par des japonais (dont vous pourriez nous traduire son authenticité au niveau vocal...):
- http://ca.youtube.com/watch?v=kjp_jumlO3A&feature=related


Évidemment ce n'est pas comme le kraken (pieuvre géante) de 20 mètres voir plus mais on sait qu'une telle variété d'animal existe. Il est donc totalement faux de vouloir réfuter l'existence de ce type d'animal marin vivant sous les 1000 mètres de profondeur. Toutefois, les contes et les histoires ont amplifiés sa grandeur en le faissant passé de 10-20m à 50 voir 60m et à ce sujet vous faite bien de rectifier le tir.

Anonyme a dit…

J'ajouterai ce lien qui semble être filmé directement d'un musée:
http://ca.youtube.com/watch?v=QK7-mss-gCw&feature=related

David Rossoni a dit…

Bonsoir Anonyme (choisissez de préférence un pseudo quelconque, afin que l'on puisse distinguer les divers intervenants, nous avons en effet déjà toute une série d'Anonymes...)

Il est essentiel dans ce débat de bien distinguer les poulpes des calmars : les calmars géants existent bel et bien, les poulpes géants, jusqu'à preuve du contraire, non.

Michel Raynal explique d'ailleurs lui-même bien la différence entre les deux, donc je vais me contenter ici d'un rapide copier-coller :

"Voyons donc ce qui permet de distinguer la pieuvre (ou poulpe, donc) du calmar :

"* Le poulpe possède 8 bras (il est classé dans l'ordre des octopodes, "ceux à huit pieds"), tous de même longueur à peu de chose près, et couverts de ventouses. Son corps a la forme d'un sac, et ne comporte aucune structure squelettique interne.

"* Le calmar, appartenant quant à lui à l'ordre des décapodes ("ceux à dix pieds"), possède également 8 bras, mais en plus il a 2 tentacules (encore appelés fouets), plus longs et plus grêles, et dont seule l'extrémité, aplatie en forme de spatule, porte des suçoirs. Le corps est allongé, en forme de demi-fuseau, et se termine par deux nageoires horizontales chez les petits calmars (Loligo, etc.), ou par une seule nageoire située à l'extrémité du corps (chez les calmars géants du genre Architeuthis, elle a la forme d'un as de cœur). Le calmar possède en outre une sorte de structure rigide interne, qui revêt la forme d'une plume (chez la seiche, autre céphalopode décapode, cette structure est appelée "os de seiche").

"Il va sans dire que ces différences anatomiques s'accompagnent d'un habitat - d'un biotope - très différent. Le poulpe vit le plus souvent sur le fond (on dit que c'est un animal "benthique"), tapi dans quelque anfractuosité, dans les trous au milieu des rochers, guettant sa proie en chassant véritablement à l'affût. Le calmar, au contraire, est plus hydrodynamique, c'est un animal nageur de haute mer (il est dit "pélagique").

"Pour ce qui est de la taille, on admet généralement que les plus gros céphalopodes sont les calmars super-géants du genre Architeuthis, et l'on trouve fréquemment dans la littérature spécialisée qu'ils peuvent atteindre 18 m de long. Encore faut-il préciser que cette longueur s'entend du bout de la nageoire à l'extrémité des tentacules ou fouets. Le plus grand spécimen officiellement admis est en fait celui échoué à Thimble Tickle (Terre-Neuve) en 1878 : 16,80 m de long suivant cette façon de mesurer, mais "seulement" une douzaine de mètres pour la seule masse corporelle (c'est-à-dire corps + tête + bras). Il vaut mieux d'ailleurs s'en tenir à cette notion de masse corporelle pour apprécier la taille des calmars, car les tentacules sont extensibles (leur taille est donc assez arbitraire), et ils sont souvent absents, sans doute sectionnés par quelque cachalot."

Le Blob de St Augustine était interprété par les tenants comme étant les restes d'un hypothétique poulpe colossal (on lui donna même le nom scientifique d'Octopus giganteus), pas ceux d'un calmar géant. A ce jour, on ne possède aucune preuve, directe ou indirecte, ni même un indice sérieux, de l'existence de ce "poulpe colossal". CQFD.

Anonyme a dit…

Haaaa, il fallait le dire. C'est jongler un peu sur les mots....

Pour le commun des mortels: pieuvre, poulpe, calmar, méduse c'est toute la même chose!
Jean-Michel aurait du préciser que le CALMART géant existe mais pas la POULPE géante! Voila, on aurait clôt le débat. Mais dans mon esprit, on aurait dit qu'il réfutait l'existence que certains de ces animaux soient géants.

Mais bon, l'essentiel est que depuis des lustres ont parle de monstres marins géantes muni de tentacules immenses et que maintenant on a une preuve concrète que cela existe. La cryptozoologie a été la première pseudo-science à s'intéresser à ces animaux marins et ce n'est que tout récent dans l'histoire que l'on sait qu'il existe vraiment des calmars géants (pas des poulpes, je sais:P).

Anonyme2!

Jean-Michel Abrassart a dit…

Bonjour,

Jean-Michel aurait du préciser que le CALMART géant existe mais pas la POULPE géante!

L'auteur du billet "Little Blob Story" est David et non moi. De temps en temps il est bon de lire qui signe un texte sur le blog, même si je pense que David et moi avons des styles suffisamment différents pour que nous soyons aisément différentiables...

Signer vos commentaires "Anonyme2" ne nous aide vraiment pas à identifier entre les anonymes. Est-ce si difficile de trouver un pseudonyme et de l'écrire dans la case "Nom/URL" (en-dessous de la boite où vous écrivez votre commentaire) afin que votre pseudonyme s'affiche en tête du message (et pas signer votre commentaire "anonyme2" comme vous venez de le faire)?

Sceptiquement vôtre,

Anonyme2 a dit…

L'auteur du billet "Little Blob Story" est David et non moi. De temps en temps il est bon de lire qui signe un texte sur le blog, même si je pense que David et moi avons des styles suffisamment différents pour que nous soyons aisément différentiables...

-> Désolé de vous avoir atteint et non je vois pas de différence si tangible dans vos styles.

-> Dans ce cas, on aurait du lire:
David, Tu aurais du préciser que le CALMART géant existe mais pas la POULPE géante!

-> votre pseudonyme s'affiche en tête du message (et pas signer votre commentaire "anonyme2" comme vous venez de le faire)? ...
Voila, je l'affiche aussi en tête du message. Vous êtes heureux?

Anonyme2.

David Rossoni a dit…

Bonsoir Anonyme2,

le billet est centré sur l'origine des blobs, il ne discute pas vraiment de l'existence ou pas des céphalopodes géants. Et dans le cas du blob de St Augustine, j'ai bien indiqué explicitement que l'hypothèse avancée était celle d'un "poulpe colossal". Dans mon esprit, il n'y avait donc pas de risque de confusion avec la question distincte des calmars géants.

Mais, puisque tu me dis n'avoir pas bien compris, j'avais tort sur ce point... Pour lever toute ambiguïté, je vais donc ajouter en note que des calmars géants, bien identifiés eux, se sont aussi parfois échoués sur nos rivages. ;)

NEMROD34 a dit…

C'est jongler un peu sur les mots....


Pas vraiment, c'est utiliser le mot adapté: un et un chien ont tout deux quatre pattes et une queu, je ne doute pas qu'il ne vous viendrait pas à l'idée d'appeler un chien un chat et vice-versa.

EspressoFrog a dit…

Puis un poulpe c'est bon en sauce, le calamar bien frit avec du jus de citron mais la méduse... bueeerk.

En tout cas bravo et merci David pour ce super billet.

Jean-Michel Abrassart a dit…

Bonjour,

Au Japon, on mange de la pieuvre à toutes les sauces... La forme la plus populaire est les Takoyaki.

Sceptiquement vôtre,

cryptozoo a dit…

Bonjour,
Je viens de trouver cette page sur le "monstre de Floride", qui fait allusion à mes recherches sur ce dossier.
Depuis lors, j'ai encore enrichi ma documentation sur ce cas, et notamment j'ai pu prouver que les échantillons de 1897 ont été contaminés par des spécimens de poisson, faussant les tests ADN effectués en 2003 (mais non publiés), et achevant de ruiner la thèse du poulpe colossal dont j'avais été partisan.
Je présenterai ces documents inédits lors d'un colloque de cryptozoologie en Belgique en avril 2009.
Michel RAYNAL (animateur du site www.cryptozoo.org) qui souhaiterait en discuter avec David ROSSONI
Contact : ivcz (arobase) wanadoo.fr