Note: 5/5.
L'ouvrage du philosophe écossais David Hume (1711 - 1776), "Enquête sur l'entendement humain", est une œuvre fondatrice du mouvement sceptique contemporain. Ce penseur a fait partie du mouvement des Lumières, qui a agité la vie intellectuelle du 18e siècle, et plus particulièrement des Lumières écossaises. Immanuel Kant écrivit qu'il fut réveillé de son "sommeil dogmatique" lorsqu'il lu cet ouvrage, particulièrement sa critique de notre connaissance de la causalité dans la section VII, intitulée "L'idée de connection nécessaire".

David Hume a défendu le naturalisme, et sa critique de la religion est implacable à travers toute son œuvre. Il démystifie dans un autre de ses essais, "Dialogues sur la Religion Naturelle", l'argument du dessein (ou argument téléologique), anticipant par là la "Théologie naturelle" (1802) de William Paley, ou aujourd'hui le Dessein Intelligent aux USA.
Le scepticisme de David Hume consiste à limiter l'usage de la raison aux mathématiques et à ce qui est observable empiriquement, et donc à la méthode scientifique. En effet, il rejette les spéculations de la métaphysique et de la théologie. Il termine son essai en écrivant (p. 247):
Quand, persuadé de ces principes, nous parcourons les bibliothèques, que nous faut-il détruire? Si nous prenons en main un volume quelconque, de théologie ou de métaphysique scolastique, par exemple, demandons-nous: Contient-il des raisonnements abstraits sur la quantité et les nombres? Non. Contient-il des raisonnements expérimentaux sur les questions de fait et d'existence? Non. Alors, mettez-le au feu, car il ne contient que des sophismes et des illusions.La rationalité doit selon Hume se limiter à ce qui peut être observé empiriquement - à ce qui peut être étudié par la méthode scientifique - ainsi qu'aux mathématiques, et doit à l'inverse éviter de s'engager dans ce qu'Immanuel Kant surnommera plus tard, dans la "Critique de la Raison Pure" (1781), « l'océan vaste et orageux » de la dialectique transcendantale (c'est-à-dire les erreurs et illusions caractéristiques de la métaphysique). David Hume qualifiera sa position épistémologique de "scepticisme modéré". Dans sa préface à l'édition parue chez Flammarion, Michelle Beyssade écrit à ce sujet (p. 30-31):
Scepticisme modéré, scepticisme mitigé, ces expressions pourraient, détachées de leur contexte, laisser croire que la pensée de Hume manque de vigueur et d'audace. La modération est ici au contraire un signe de force. S'il ne se mesure pas, le scepticisme aboutit au silence et à la mort, à ce que Hume appelle la léthargie, et l'on sait qu'il se réfute et se détruit lui-même. C'est parce qu'il veut être actif et vivant que le scepticisme de Hume est modéré. (...) Si le scepticisme de Hume développe des doutes, il propose aussi la solution sceptique de ces doutes. Le titre de la section V de l'Enquête (ndr: "Solution sceptique de ces doutes") retient cette étrange expression, qui souligne le caractère positif et fécond de son scepticisme, plus que le caractère incertain de ces affirmations.En d'autres termes, le scepticisme modéré de Hume se distingue du scepticisme radical, qui considère qu'il est totalement impossible d'atteindre la vérité, en doutant absolument de tout.
Le passage le plus célèbre de "Enquête sur l'entendement humain" parmi les sceptiques est bien entendu la section X, intitulée "Les miracles", dans laquelle il discute du poids que le témoignage humain peut avoir en science. Il conclut que les témoignages humains ne peuvent pas prouver quelque chose d'extraordinaire, et y propose cette maxime (p. 189-190):
Qu'aucun témoignage ne suffit pour établir un miracle, sauf si le témoignage est de telle sorte que sa fausseté serait encore plus miraculeuse que le fait qu'il essaie d'établir; et même dans ce cas, il se produit une destruction mutuelle des arguments, et l'argument le plus fort nous donne seulement une assurance proportionnée au degré de force qui reste après déduction de la force inférieure.Très souvent les tenants nous reprochent de nous qualifier de sceptiques, parce qu'ils considèrent qu'un sceptique doit forcément adopter une position radicale, et poser qu'on ne peut rien connaître du tout. En réalité, cela démontre la méconnaissance dans le grand public de la longue histoire philosophique du scepticisme. Faire remonter le scepticisme scientifique à Carl Sagan, ou la zététique à Henri Broch (voire à Marcello Truzzi comme le font de nombreux tenants, et ce même si la position de Truzzi relève bien plus de l'agnosticisme - à la manière du mouvement fortéen - par rapport au débat sur l'existence du paranormal que d'une position réellement sceptique ou zététique) est une erreur: l'histoire du doute rationnel remonte à beaucoup plus loin que le 20e siècle.
Comme le démontre l'œuvre et la pensée de David Hume, le scepticisme scientifique est intimement lié à la critique de la religion, au naturalisme philosophique, et à l'utilisation de la méthode scientifique: il s'agit bel et bien du scepticisme scientifique dont nous parlons sur ce blog!
6 commentaires:
Quand, persuadé de ces principes, nous parcourons les bibliothèques, que nous faut-il détruire? Si nous prenons en main un volume quelconque, de théologie ou de métaphysique scolastique, par exemple, demandons-nous: Contient-il des raisonnements abstraits sur la quantité et les nombres? Non. Contient-il des raisonnements expérimentaux sur les questions de fait et d'existence? Non. Alors, mettez-le au feu, car il ne contient que des sophismes et des illusions.
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Bah, de la à les bruler. On peut les considérer comme étant un regroupement de mythes et légendes, cela fait d'eux des oeuvres artistiques ou fantastiques. Je vois pas pourquoi on devrait bruler la bible ou le Coran. Au delà des valeurs qui sous-tendent ces textes, leur histoires en soi est intéressante.
Un très bon portrait de David Hume
http://www.cvm.qc.ca/encephi/contenu/philoso/hume.htm
A lire aussi (sur un de mes sites favoris)
http://www.reflexiences.com/dossier/127/les-fondements-de-l-intelligent-design/
Un très bon portrait de David Hume
http://www.cvm.qc.ca/encephi/contenu/philoso/hume.htm
A lire aussi (sur un de mes sites favoris)
http://www.reflexiences.com/dossier/127/les-fondements-de-l-intelligent-design/
"Comme le démontre l'œuvre et la pensée de David Hume, le scepticisme scientifique est intimement lié à la critique de la religion, au naturalisme philosophique, et à l'utilisation de la méthode scientifique: il s'agit bel et bien du scepticisme scientifique dont nous parlons sur ce blog!"
Je vous conseille de visiter le lien ci-dessous, je n'ai pas l'impression que VOTRE conception du scepticisme soit identique à celle de Hume.
http://www.cosmovisions.com/Scepticisme.htm
"Alors, mettez-le au feu, car il ne contient que des sophismes et des illusions."
Oh non, touchez pas a Phil K. Dick ! Il me faut ma dose de paranoïa critique ;-)
Bonsoir,
J'ai jeté un oeil au lien que Robert a donné sur le Dessein Intelligent (DI):
"Les fondements de l'Intelligent Design"
Et je dois dire qu'il y a des choses qui me dérangent dans leur façon de présenter les choses.
Globalement, ils en discutent comme si le DI était une réelle alternative scientifique à la théorie de l'évolution. Quand je lis ce genre de chose:
En son temps, l’hypothèse du Big Bang fut rejetée par certains scientifiques comme Eddington sous prétexte qu’elle promouvait l’idée d’un Créateur. Aujourd’hui, elle est largement admise au sein de la communauté scientifique. Pourquoi n’en irait-il pas de même pour l’Intelligent Design?
Cela me donne honnêtement des frissons d'horreurs. La raison pour laquelle le DI est rejeté par la communauté scientifique est qu'il ne s'agit pas de science. En effet, le DI stoppe toute recherche: quelque chose est actuellement non expliqué, on met une étiquette "miracle divin" dessus et on rentre chez soi. C'est ça le DI: une forme contemporain de l'argument du Dieu des trous. Cela n'a rien à voir avec la méthode scientifique; ce n'est que de la théologie.
Dans la seconde partie du dossier, on peut lire:
La controverse dure depuis près de quatre-vingts ans, au moins sur le plan de l’école publique.
Le langage est ici malheureux: il n'y a pas de "controverse" scientifique entre d'un côté les évolutionnistes et de l'autre les tenants du DI. La communauté scientifique est massivement évolutionniste. La "controverse" n'existe donc que sur le papier, comme outil de propagande du "Discovery Institute".
Nous ne sommes pas face à un "controverse" scientifique, mais à un affrontement entre des compétiteurs culturels: d'un côté la science et la raison (l'évolution) et de l'autre la religion et la foi (le Dessein Intelligent).
Bref, dans ce dossier du site "Réflexiences, il y a du bon, du moins bon, et du franchement mauvais. A lire avec... scepticisme.
Sceptiquement vôtre,
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