mardi 18 novembre 2008

"Une hypothèse extraordinaire demande des preuves extraordinaires"


Le philosophe écossais David Hume (1711 - 1776) fut sans aucun doute une étape extrêmement importante dans le cadre de l'histoire du mouvement sceptique contemporain, avec son ouvrage "Enquête sur l'entendement humain", tout particulièrement la section X intitulée "Les miracles". J'aimerais citer ici le passage le plus célèbre de cet ouvrage (p. 188-190):

Un miracle est une violation des lois de la nature; comme une expérience ferme et inaltérable a établit ces lois, la preuve qui s'oppose à un miracle par suite de la nature même du fait est aussi entière qu'aucun argument imaginable tiré de l'expérience. Pourquoi est-il plus probable que tous les hommes doivent mourir? que du plomb ne peut, de lui-même, rester suspendu dans l'air? que le feu consume du bois et que l'eau l'éteint? sinon parce qu'on a trouvé que ces évènements étaient conformes aux lois de la nature; et il faut donc une violation de ces lois ou, en d'autres termes, il faut un miracle pour les empêcher de se produire. On n'estime pas qu'un fait est un miracle s'il se produit jamais dans le cours commun de la nature. Ce n'est pas un miracle qu'un homme, apparemment en bonne santé, meure subitement; car un tel genre de mort, bien que plus inhabituel qu'un autre, on a pourtant fréquemment observé qu'il se produisait. Mais c'est un miracle qu'un mort puisse revenir à la vie; car le fait n'a jamais été observé à aucune époque ni en aucun pays. Il faut donc qu'il y ait une expérience uniforme contre tout évènement miraculeux, sinon l'évènement ne mérite pas cette appellation. Et comme une expérience uniforme se monte à une preuve, il y a ici une preuve directe et entière, tirée de la nature du fait, contre l'existence d'un miracle; une telle preuve ne peut être détruite et le miracle rendu croyable que par une preuve contraire supérieure.

On en conclut manifestement (et c'est une maxime générale digne de notre attention) "qu'aucun témoignage ne suffit pour établir un miracle, sauf si le témoignage est de telle sorte que sa fausseté serait encore plus miraculeuse que le fait qu'il essaie d'établir; et même dans ce cas, il se produit une destruction mutuelle des arguments, et l'argument le plus fort nous donne seulement une assurance proportionnée au degré de force qui reste après déduction de la force inférieure".

Quand un homme me dit qu'il a vu un mort rappelé à la vie, je considère immédiatement en moi-même s'il est plus probable que cet homme me trompe ou qu'il se trompe, ou que le fait qu'il rapporte s'est réellement produit. Je pèse, l'un en regard de l'autre, les deux miracles; et, selon la supériorité que je découvre, je prononce ma décision et rejette toujours le plus grand miracle. Si la fausseté de son témoignage était encore plus miraculeuse que l'évènement qu'il rapporte, alors, et alors seulement, il peut prétendre gouverner ma croyance et mon opinion.


Cette maxime de David Hume est souvent popularisée dans la littérature sceptique et zététique sous la forme simplifiée: "Une hypothèse extraordinaire demande des preuves extraordinaires".

A méditer...

4 commentaires:

niconti a dit…

Une hypothese extraordinaire demand seulment une preuve.
Cet histoire de la "preuve extraordinaire" (Sagan?) ne veut rien dire.
Ciao
Nico

David Rossoni a dit…

Pour éclairer Nico Conti sur ce que signifie une "preuve extraordinaire" pour les sceptiques, je vais partir d'un extrait de la thèse du zététicien Richard Monvoisin qui explicite la maxime.

=> Pour R. M., "Son utilité est évidente : si une allégation ne s’intègre à rien de connu […], il faut une preuve suffisamment forte pour faire pencher le Curseur Vraisemblance du côté vraisemblable."

Voici l'exemple en 3 points que propose R. M. pour éclairer la chose :

Caractéristiques de différentes allégations en fonction de leur ordinarité

=> Ordinarité : Assertion triviale

Exemple : J’ai vu une grenouille.

Intérêt : Tout le monde s’en fout

Curseur vraisemblance : Proche de 100% (varie selon la qualité coutumière de mes témoignages)

Niveau de preuve requis : Très faible

=> Ordinarité : Assertion étonnante

Exemple : J’ai vu une grenouille rouge dans une forêt française.

Intérêt : Fort intérêt

Curseur vraisemblance : Assez proche de 0%

Niveau de preuve requis : Normal

=> Ordinarité : Assertion incroyable

Exemple : J’ai vu galoper un dinosaure.

Intérêt : Perle rare

Curseur vraisemblance : Quasiment 0%

Niveau de preuve requis : Extraordinaire

R. M. précise ensuite ce qui est entendu lorsqu'on parle d'une preuve "extraordinaire" : "[…] Ce point de méthodologie soulève bien des débats dans les milieux sceptiques, dans la mesure où l’"extraordinarité" d’une allégation est difficile à évaluer, et où l’"extraordinarité" d’une preuve peut être discutée (d’une manière probabiliste) : W. C Harvey (2005), répondant à Pigliucci, pointe du doigt le fait que la fusion froide par exemple, ne nécessite pour exister qu’une bonne preuve thermodynamique qui n’a rien d’extraordinaire. La méprise relève ici de l’effet paillasson : la preuve n’a besoin d’être extraordinaire qu’au sens de rigueur maximale."

Jean-Michel Abrassart a dit…

Bonsoir,

Pour le dire autrement que Richard Monvoisin (et ce même si je suis d'accord avec lui), les exigences de preuves ne sont pas du tout les mêmes en fonction de la plausibilité antérieure (angl.: prior plausibility) d'une hypothèse; et bien entendu cette plausibilité antérieure dépend de l'état de la littérature, et donc par extension du consensus scientifique.

Quelqu'un qui prétend que son expérience va à l'encontre d'un pan entier de la littérature scientifique - qui est très bien soutenu empiriquement - devra avoir des éléments bien plus convaincant, bien plus solides à montrer à ses confrères que quelqu'un qui fait une étude dans la lignée des travaux des autres experts de son domaine.

Sceptiquement vôtre,

Jean-Michel Abrassart a dit…

Bonsoir,

A propos de la plausibilité antérieure.

Sceptiquement vôtre,