jeudi 5 juin 2008

RENNES-LE-CHÂTEAU : L’HISTOIRE RÊVÉE



"Au diable la vérité historique, ne vaut-il pas mieux rêver ?"
Guy Mathelié-Guinlet (Rennes-le-Château – Le mystérieux trésor de l’abbé Saunière, Aubéron, 1997)


Le monde abonde en lieux énigmatiques et en constructions mystérieuses qui, après avoir suscité la vénération des anciens, enflamment l’imagination des contemporains : monument mégalithique de Stonehenge, pyramide égyptienne de Kheops, ville-labyrinthe de Cnossos, centre cérémoniel maya de Palenque, citadelle inca de Machu Picchu, statues géantes de l’Île de Pâques,… Pour la seule France, citons les alignements de menhirs de Carnac, le mont Saint-Michel, la cathédrale de Chartres,… Si l’on en croit les occultistes, les auteurs de science-fiction, les historiens alternatifs et les archéologues fantastiques, ces sites seraient dépositaires de savoirs oubliés et de messages ésotériques à décoder.

Si vous êtes attiré(e) par ce genre de lieux nimbés de mystère, si vous aimez les énigmes historiques, les trésors cachés ou/et les sociétés secrètes, alors vous connaissez - et vous vous êtes peut-être même déjà rendus - à Rennes-le-Château. Ce minuscule village du Sud de la France, situé entre Limoux et Quillan, sur la crête d’un plateau qui domine les vallées de l’Aude et de la Sals, exerce depuis un demi-siècle une étrange fascination, au point d’être devenu en quelque sorte la capitale ésotérique de la France.

La "Belle histoire" veut qu’à la fin du XIXe siècle, le curé du village, Bérenger Saunière, aurait découvert un mirifique trésor – dont la nature est l’objet de toutes les spéculations – qui lui aurait permis en particulier de restaurer selon un goût très personnel son église et de faire édifier les étonnants bâtiments de son domaine. Il aurait égrené des indices sur sa découverte (le Diable sous le bénitier sert un peu d’emblème officiel de l’affaire), destinés à guider les plus perspicaces de ceux qui viendront après lui.

On compte à ce jour quelque 500 livres sur le sujet, essais (pseudo)historiques et romans mêlés (la différence entre les deux ne saute souvent pas aux yeux), dont l’un des ouvrages les plus diffusés de l’histoire (Da Vinci Code), quelques dizaines de documentaires, un feuilleton télévisé (L’Or du Diable), un film de fiction (l’adaptation cinématographique du Da Vinci Code), et d’innombrables reportages TV, émissions de radio, articles de presse, etc., le tout en diverses langues. Le cap des 100 000 visiteurs annuels a été franchi en 2005, transformant définitivement la petite bourgade en Saunièreland.

Rennes-le-Château a ainsi pris place parmi les terrains d’élection des pseudo-historiens, aux côtés des Templiers ou des Cathares. Ces histoires, fortement inscrites dans une identité régionale, sont à la fois instrumentalisées par une politique touristique et récupérées par des mouvements extrémistes ou ésotériques. L’histoire rêvée domine ici largement le paysage historiographique local :

La pseudohistoire traite d’événements à la réalité discutable et qui se seraient déroulés avant ou en parallèle de l'histoire officielle. […] Quelques critères ont été suggérés pour déterminer si un livre relève de la pseudohistoire :

- L’ouvrage poursuit un but politique, religieux ou idéologique.
- L’ouvrage n’est pas publié dans une revue scientifique ou n’a pas été passée en revue par des pairs.
- Les principaux faits mentionnés à l’appui de la thèse du livre sont spéculatifs ou controversés,
ou bien
- les sources ne sont pas correctement citées,
ou bien
- interprétées de manière incohérente,
ou bien
- se voient accorder une importance anormale,
ou bien
- sont citées hors de leur contexte,
ou bien
- sont déformées, involontairement, accidentellement, ou frauduleusement.
- Des explications divergentes et plus simples pour le même ensemble de faits, données par des spécialistes et correctement référencées, ne sont pas mentionnées.
- L’ouvrage fait référence à une ou plusieurs théories de la conspiration ou à des explications complexes, alors qu’une explication plus simple peut être trouvée et devrait être retenue en application du rasoir d'Occam. (adapté de l'article "Pseudohistoire" de Wikipedia)

De fait, ainsi que le souligne Laurent Buchholtzer, un des rares auteurs à peu près sérieux à s’être penché sur Rennes-le-Château, "les principales affirmations que l’on peut retrouver dans l’abondante littérature consacrée au sujet sont fausses […] et pourtant… s’appuient sur des éléments réels. On a brodé sur un canevas réel, mais l’image finale est passablement aberrante, très différente des faits initiaux. C’est le mélange de rationnel et d’irrationnel qui est très impressionnant dans cette affaire. La façon dont l’imaginaire s’est emparé d’un évènement réel (la vie de Bérenger Saunière) jusqu’à en distordre complètement la compréhension."

Toutes proportions gardées, le récit légendaire de la vie de l’abbé Saunière présente l’intérêt, par rapport aux légendes anciennes et médiévales comme, par exemple, celles du roi Arthur ou des Nibelungen (qui possèdent également chacune un noyau factuel), de pouvoir être observé in vivo, en train de se constituer sous nos yeux. Les apports respectifs des différents auteurs peuvent ainsi être exactement identifiés, les dates d’apparition de nouveaux thèmes précisément déterminées, etc.

La première mention littéraire connue de la découverte d’un trésor remonte à 1936, soit moins de vingt ans après la disparition de l’abbé Saunière :

À la sortie de Couiza, une route monte vivement à gauche, c’est le chemin de Rennes-le-Château ; sur l’arête du plateau se découpe un décor singulier : des maisons en ruine, un château féodal délabré surplombent et se confondent avec la falaise calcaire, puis des villas, des tours à véranda, neuves et modernes contrastent étrangement avec ces ruines : c’est la maison d’un curé qui aurait bâti cette demeure somptueuse avec l’argent d’un trésor trouvé, disent les paysans ! (Jean Girou, l’Itinéraire en terre d’Aude, Causse, 1936)

Mais c’est à Noël Corbu que l’on doit la véritable première version de la légende. En 1955, quelques mois après avoir ouvert un hôtel-restaurant sur l’ancien domaine de l’abbé, cet homme d’affaires enregistre sur bande magnétique une histoire romancée de Rennes-le-Château, qu’il diffuse à ses hôtes. Corbu y évoque principalement la vie de Saunière, dans laquelle il introduit, pour étayer la thèse de la découverte d’un trésor, plusieurs épisodes fictifs issus de son imagination fertile : découverte par l’abbé Saunière de mystérieux manuscrits dans le pilier soutenant l’ancien autel de l’église, voyage du prêtre à Paris pour faire examiner lesdits parchemins, etc. Corbu, tirant parti de la caisse de résonance formée par les médias modernes (quotidiens régionaux, radio et même télévision), fixe ainsi pour toujours les principaux motifs de la construction légendaire. Signe des temps, celle-ci revêt d’emblée une dimension commerciale.

Le détecteur de métaux, le pendule de radiesthésiste, le pic, la pioche, la dynamite même, seront utilisés plus que de raison - avec pour seul résultat de transformer le lieu en vaste gruyère - jusqu’en 1965, année où la municipalité se résout à interdire les fouilles sur le territoire de la commune.

Une autre étape majeure est franchie en 1967 avec la publication de l’Or de Rennes ou la vie insolite de Bérenger Saunière, curé de Rennes-le-Château, premier ouvrage entièrement consacré à l’énigme, signé Gérard de Sède. L’auteur entraîne ses lecteurs dans un exaltant jeu de piste où chaque pierre, chaque tableau, chaque tombe de Rennes-le-Château et de ses environs (le terrain de jeu s’est alors étendu aux communes voisines) devient une pièce d’un puzzle géant devant permettre au plus astucieux des "chercheurs" de découvrir un trésor caché et, mieux, un secret ésotérique :

[…] Une révolution copernicienne venait de se produire. Fini le Saunière de Noël Corbu se contentant de dilapider un trésor, place à celui de Gérard de Sède avec toujours, certes, le magot mais, de surcroît, les énigmes à déchiffrer et les rencontres avec des personnages mystérieux. Pour Corbu, le seul problème consistait à trouver l’emplacement du reliquat de la découverte de l’abbé Saunière. D’après Sède, les actes du prêtre tout autant que les sommes importantes qu’il a pu utiliser se retrouvaient au centre d’un ensemble de questions dont l’étude présente "un certain danger". (Yves Lignon, « Rennes-le-Château ». In : Yves Lignon, Richard D. Nolane et Jocelyn Morrisson, Les Énigmes de l’Étrange, First, 2005)

L’adjonction de quelques nouveaux ingrédients, tels que la reproduction de deux des parchemins allégués (la principale attraction du livre, qui l’a fait vendre) ou l’indication que le traité de linguistique de l’abbé Boudet (un collègue de Saunière) serait en réalité un texte à clé dissimulant des indices permettant de retrouver le trésor, fait rapidement gonfler la légende dans des proportions considérables. Son aire de diffusion couvre désormais réellement la France entière.

Ce best-seller, qui n’a que peu à voir avec une biographie rédigée par un historien professionnel, laisse apparaître les diverses facettes de la personnalité complexe de Gérard de Sède : celle d’abord du journaliste peu scrupuleux, avide d’argent et de reconnaissance, qui, après avoir exploité les histoires de trésors templiers et cathares, a flairé un nouveau bon filon, celle ensuite du poète surréaliste qui s’amuse à jouer avec les mots, rébus et autres calembours, celle aussi de l’intellectuel marqué par la psychanalyse et le marxisme, celle enfin du grand enfant naïf aimant toujours les contes et les légendes. Son savoir-faire d’écrivain, arrivé à maturité, fait ici merveille. À partir d’une masse hétérogène d’histoires locales, de rumeurs villageoises, d’articles de presse et de documents apocryphes, De Sède a réussi à bâtir un récit captivant, propre à exciter l’imagination populaire.

Il faut dire que lui et ses "documentalistes", Pierre Pantard et Philippe de Cherisey, n’ont pas lésiné sur les moyens pour atteindre ce résultat. Ces derniers ont fabriqué de toutes pièces une partie de la documentation sur laquelle s’appuie l’écrivain, qui peut alors injecter à profusion événements fictifs, dialogues inventés, faits déformés, interprétations tendancieuses, rapprochements hasardeux, etc. sans parler des erreurs involontaires, confusions et autres coquilles qui constellent le texte. Au final, De Sède et son éditeur Julliard vendent au public un roman librement inspiré de faits réels sous l’étiquette d’une enquête journalistico-historique sérieuse.

Depuis lors, des cohortes de chercheurs amateurs n’ont cessé de se perdre sur des pistes se terminant en autant de cul-de-sac, en se basant naïvement sur de prétendus parchemins "codés", pierres gravées "codées", livre "codé", chemin de croix "codé", statues "codées", tableaux "codés", etc., sans généralement avoir pris la peine de contrôler au préalable les affirmations des principaux myth makers, De Sède en tête.

C’est à un scénariste et journaliste britannique, Henry Lincoln, que l’on doit l’exportation internationale de la légende, par le biais de trois documentaires à succès réalisés pour la BBC au cours de la décennie 1970.

En 1982, Lincoln publie, avec Richard Leigh et Michael Baigent, Holy Blood, Holy Grail (l’Énigme sacrée dans la traduction française parue un an après). Les auteurs de ce chef-d’œuvre de la littérature pseudohistorique donnent une dimension « christique » à la légende de Rennes-le-Château, prétendant successivement que Jésus n’est pas mort sur la croix mais s’est marié avec Marie-Madeleine dont il a eu au moins un enfant, que leurs descendants sont à l’origine de la lignée mérovingienne, que le fils du dernier roi mérovingien connu a trouvé refuge à Rennes-le-Château et enfin que les descendants de ce dernier continuent à exercer une influence sur l’histoire européenne à travers le Prieuré de Sion, une société secrète fondée à Jérusalem durant la première Croisade ! Pierre Plantard (devenu « de Saint-Clair ») serait ainsi un descendant de Jésus lui-même ! L’affabulateur français est ici dépassé par plus fort que lui :

À cette époque, l’affaire de Rennes-le-Château ne fait plus recette. Il semble que, faute de preuves tangibles, l’essentiel ait été dit. Le public français n’a plus cure de cette histoire faisant encore quelques lignes dans les gazettes des chercheurs de trésor. Le Prieuré de Sion, qui n’est pas expressément cité dans L’Or de Rennes, est demeuré méconnu. […]

Dans [l’esprit d’Henry Lincoln] germe l’idée d’un ouvrage ayant pour base l’énigme de Rennes-le-Château et ouvrant enfin de nouveaux horizons. Il est clair que le Prieuré de Sion doit être au cœur de l’intrigue, laquelle se doit de dépasser le cadre restreint d’un simple curé de campagne ayant mis la main sur une prétendue lignée mérovingienne. Peu à peu le synopsis prend corps, sans jamais omettre qu’il s’adresse, avant tout, à un public anglo-saxon se désintéressant des seules aspirations légitimistes d’un énergumène héritier de rois aux cheveux longs. Henry Lincoln s’entoure alors d’un romancier, Richard Leigh, et d’un journaliste spécialiste des Templiers, Michael Baigent. Ensemble, ils vont bâtir ce « best seller » mondial, pur produit du marketing, qu’est L’Énigme sacrée, avec ce dosage parfait de francs-maçons, de rose-croix, de Cathares, de Templiers, de Mérovingiens, de Graal, de sociétés secrètes et, ce qui sera le liant entre toutes ces entités, un terrible secret, une conspiration à travers deux mille ans de l’histoire de la chrétienté.

[…] Dans ce livre, chaque nouvelle assertion non vérifiée, ou mensonge volontaire, devient, par la magie du verbe, un authentique accès de sincérité. (Jean-Jacques Bedu, Les sources secrètes du Da Vinci Code, Éditions du Rocher, 2005)

Depuis cette époque, les "saunièrologues" ont presque totalement délaissé l’hypothèse d’un trésor matériel – de moins en moins soutenable du fait de l’absence de toute découverte significative sur le terrain – au profit d’un trésor spirituel, qui présente l’avantage considérable de se soustraire en pratique à toute vérification… La légende s’en est trouvée considérablement compliquée, avec la multiplication du nombre de personnages et de lieux géographiques impliqués dans la prétendue affaire – les auteurs sombrant de plus en plus nombreux dans la théorie du complot.

La déflagration mondiale intervient en 2003, année de parution du "roman factuel" Da Vinci Code, un des plus gros succès de librairie de l’histoire (plus de 60 millions d’exemplaires écoulés à ce jour). Son auteur, Dan Brown, reprend le cœur de la thèse défendue dans l’Énigme sacrée : Jésus et Marie-Madeleine étaient mariés et ont engendré une lignée royale qui a survécu en secret jusqu’à nos jours. Selon Brown, le but du Prieuré de Sion est de conserver le supposé secret du Saint Graal, de protéger la descendance de Jésus et Marie, et de préserver la connaissance du "Féminin sacré" censé avoir été adoré pendant le christianisme primitif (mais effacé par l’empereur Constantin et ses partisans). Le romancier, influencé sur ce point par son épouse, enrobe le noyau factuel d’une nouvelle pellicule mythologique, féministe, le prétendu "Féminin sacré" ayant été popularisé par des écrits féministes au cours des vingt années qui séparent la publication des deux ouvrages. Avec le Da Vinci Code, la "Belle histoire" née à Rennes-le-Château, devient, complètement transfigurée, véritablement universelle…

Et l’histoire réelle – le noyau factuel – dans tout cela me direz-vous ? Pas très intéressante en vérité, la réalité étant souvent décevante. Les véritables sources de revenu de l’abbé Saunière, mises au jour par quelques chercheurs plus lucides et/ou honnêtes que les autres, se résument pour l’essentiel à un trafic de messes à grande échelle au détriment de donneurs qu’il a abusés, à des dons de bigots et de royalistes (l’abbé Saunière étant un réactionnaire militant), et, très secondairement, à la revente de vins et liqueurs, à la vente de cartes postales, etc., notre abbé faisant argent de tout.

Pour une présentation détaillée du Saunière historique et des explications étayées sur le système de financement frauduleux qu’il a mis en place, sur l’importance des sommes perçues, sur les coûts réels de ses constructions, sur l’évolution de son train de vie au fil des années, etc., je renvois les lecteurs intéressés vers les ouvrages suivants :

- René Descadeillas, Mythologie du Trésor de Rennes, Collot, 1974 (1991).

- Jean-Jacques Bedu, Rennes-le-Château – Autopsie d’un mythe, Loubatières, 1990 (2002).

- Laurent Buchholtzer, Rennes-le-Château, une affaire paradoxale, Œil du Sphinx, 2008.

De ce très médiocre noyau factuel est née, en l’espace de quelques décennies, une superbe légende contemporaine. J’aime personnellement comparer la structure de telles légendes à celle des perles. Les perles, en effet, sont des joyaux aux reflets chatoyants formés de couches concentriques de nacre cristallisée autour d’un petit noyau central, souvent un banal grain de sable, suivant un processus toujours identique.

Addendum : depuis la publication de ce petit billet en 2008, j'ai fait paraître un ouvrage de synthèse sur cette affaire, intitulé l'Histoire rêvée de Rennes-le-Château - Eclairages sur un récit collectif contemporain.

1 commentaire:

Bryan a dit…

Genial cet article. Non, genial ce blog d'utilitée publique. Merci