
Les Expériences de Mort Imminente (Near Death Experiences en anglais), telles que popularisées par le philosophe américain Raymond Moody à partir de 1975, sont censées concerner des personnes ayant frôlé la mort et comporter une succession de stades assez bien définis : sensation de sortir de son corps, de traverser un tunnel obscur, impression de pénétrer dans une réalité transcendante, perception d'entités spirituelles ou de personnes décédées puis d'une Lumière/Présence divine qui irradie un sentiment d'amour inconditionnel, etc. Dans les sociétés occidentales, les témoignages d'EMI ont pris en quelque sorte la suite des séances spirites, médiums à effets physiques et autres moulages ectoplasmiques comme "preuves" alléguées de l'existence d'un au-delà de la mort.
Le débat, toujours en cours, entre sceptiques et tenants ne porte pas sur l'existence de tels vécus personnels mais sur l'interprétation à leur donner. Les sceptiques défendent une interprétation neurologique du phénomène et en recherchent donc les causes biologiques. Les tenants promeuvent quant à eux, avec quelques nuances, l'hypothèse survivaliste, c'est-à-dire que la conscience peut fonctionner indépendamment du cerveau, et par conséquent survivre à la mort de celui-ci.
J'aimerais rappeler brièvement ou préciser ci-dessous quelques arguments allant à l'encontre de cette interprétation spiritualiste, en insistant sur la composante paranormale alléguée :
- Les "expériences de mort imminente" ne se produisent ni systématiquement ni uniquement dans des situations de péril mortel imminent (arrêt cardiaque, noyade, etc.).
La grande majorité des personnes qui a vu son pronostic vital engagé, voire qui s'est retrouvée cliniquement morte pendant quelques minutes, n'a jamais connu ce type d'expérience. A contrario, des vécus très similaires sont rapportés dans des circonstances relativement variées, non dramatiques (accouchement, orgasme sexuel, prise de kétamine, etc.). Ils peuvent en fait se produire quand la conscience de veille ordinaire disparaît momentanément, dans des états soit d'hypovigilance soit d'hypervigilance, autrement dit dans des situations où le sujet perd tout contact sensoriel avec son corps. On devrait donc plutôt parler d'"état modifié de conscience transcendant" que d'EMI.
- Les sujets qui rapportent des EMI se distinguent de la population générale par certains traits.
Alors que les tenants insistent sur le fait qu'une EMI peut survenir chez absolument n'importe qui, sans aucune distinction d'aucune sorte, les études déjà disponibles suggèrent fortement que le système nerveux central des "expérienceurs" (personnes ayant vécu une EMI) pourrait avoir une prédisposition pour ce type d'expérience.
Le Dr Kevin Nelson, de l'Université du Kentucky, a ainsi testé 55 sujets qui ont vécu une EMI (Neurology, 6 mars 2007). Or, 45% de ceux-ci ont aussi vécu une "expérience hors du corps" (EHC ou OBE pour Out of Body Experience en anglais) lors d'une transition entre la veille et le sommeil (ou inversement), alors que cette proportion n'est que de 5% dans un groupe contrôle de sujets qui n'ont pas vécu d'EMI. En outre, 25 de ces 55 sujets ont également vécu au moins une expérience de paralysie du sommeil, c'est-à-dire une "intrusion" de sommeil paradoxal dans une phase d'éveil. (Les hallucinations hypnagogiques et hypnopompiques se produisent dans ces circonstances.) Les personnes qui ont vécu une EMI semblent donc avoir un système d'éveil prédisposé à la fois aux intrusions de sommeil paradoxal et aux expériences hors du corps.
Christopher French relève par ailleurs que certains expérienceurs allégués pourraient ne pas être non plus à l'abri de faux souvenirs : dans la fameuse étude menée Pim van Lommel, par exemple, 4 des 37 sujets recontactés deux ans après leur arrêt cardiaque se sont souvenus d'un épisode de type EMI alors qu'ils n'en avaient aucun souvenir lors de leur réveil.
On remarquera que ces mêmes profils psychologiques et ces mêmes facteurs sont également impliqués dans les cas d'abduction (témoignages d'enlèvements par des entités extraterrestres).
- Le contenu des EMI, comme celui des rêves ou des hallucinations, dépend de la culture de l'expérienceur.
Contrairement toujours à ce que martèlent les tenants, on ne trouve pas de schéma invariant à travers les pays et les époques. Les témoignages collectés dans des cultures exotiques ou anciennes se distinguent significativement de ceux provenant d'Occidentaux contemporains. L'association IANDS-France parle d'une "structure universelle colorée par des influences culturelles", ce qui reste encore assez trompeur.
Il existe en réalité plus de différences que de points communs et aucune véritable "structure universelle". Ainsi, les motifs du passage à travers un tunnel ou un espace obscur et de l'accession à une Lumière/Présence extraordinaire sont pratiquement absents des témoignages venus d'Inde ou de Thaïlande. Or, le contact avec la Lumière (généralement assimilée à "Dieu") est présenté dans nos contrées comme le moment le plus marquant d'une EMI, son point nodal... Il ne s'agit donc pas d'un simple détail. De même, les sentiments de bien-être et de béatitude qui semblent si caractéristiques des EMI ne sont guère éprouvés par les expérienceurs de ces pays asiatiques.
Dans les cas de "rencontres" avec des entités surnaturelles, celles-ci correspondent, sauf exception, aux figures mythologiques propres à la culture ambiante, perçues généralement dans leur apparence conventionnelle (Jésus-Christ pour les Occidentaux, des divinités du panthéon hindou pour les Indiens, des messagers du dieu de la mort Yama pour les Thaïlandais, etc.). De plus, dans les cultures où la religion conserve une place très importante dans la vie quotidienne, ce type de rencontres est nettement plus fréquent que dans nos sociétés, où prédominent les rencontres avec des proches décédés (ou pas...).
Les paysages décrits apparaissent également culturellement déterminés : les expérienceurs japonais font fréquemment référence à des visions de longues rivières sombres et de fleurs magnifiques, deux images symboliques très présentes dans l'art nippon. Il n'est en revanche aucunement question de communication avec la Lumière, lorsque celle-ci est mentionnée.
Les récits médiévaux équivalents à nos EMI n'évoquent guère de "revue panoramique de vie" ou de rencontres avec des proches décédés. La traversée d'une sorte de tunnel est quant à elle plus souvent mentionnée depuis la parution du best-seller de Raymond Moody...
Le scénario progressif rappelé au début de ce billet (sensation de sortir de son corps, de traverser un tunnel obscur, etc.), qui suggère une plongée dans une autre réalité, n'est même pas réellement valable dans le monde occidental contemporain. Il s'agit d'un idéal-type, pour le moins rarement rapporté dans sa totalité, forgé par les premiers vulgarisateurs anglo-saxons du phénomène (Raymond Moody, Kenneth Ring, etc.) à partir de divers témoignages, l'uniformité et l'universalité alléguées de l'expérience constituant bien entendu un argument en faveur de l'hypothèse survivaliste.
Au final, le contenu des récits d'EMI varie autant que celui de nos rêves et hallucinations, avec quelques thèmes et sensations récurrents à l'intérieur d'une même aire culturelle.
- Les EMI, comme les rêves et les hallucinations, peuvent inclure des perceptions manifestement fausses.
Certains expérienceurs (surtout des enfants) rapportent en effet avoir vu des personnes bien vivantes et non pas seulement des proches décédés : telle personne sa mère, telle autre son petit ami, telle autre encore une amie, telle autre enfin, dans la lumière au bout du tunnel, l'équipe médicale en train de l'opérer (cas rapporté par Susan Blackmore) ! Des expérienceurs ont même fait état de perceptions d'autres personnes "décorporées" en même temps qu'eux alors que celles-ci étaient à ce moment-là bien vivantes et conscientes.
Les phases de sortie hors du corps montrent aussi des perceptions erronées de l'environnement physique. Lorsqu'il est possible de les vérifier, les faits rapportés ne correspondent en effet pas exactement à ce qu'il s'est en réalité passé : objets absents du lieu considéré, actions non effectuées, couleurs non conformes à la réalité, etc. Ces erreurs de reconstitution de l'environnement se retrouvent dans les rêves "ordinaires", rêves lucides et EHC/OBE spontanées.
- Les perceptions extrasensorielles invoquées lors des phases de sortie hors du corps n'ont jamais pu être réellement confirmées.
Quelques cas réputés "solides" sont certes inlassablement brandis par les tenants : mention d'une plaque portant l'inscription "Manufacture d'armes de Saint Etienne" dissimulée sous une table d'opération (cas de Jean Morzelle, 1949), d'une vieille chaussure de tennis posée sur le rebord d'une fenêtre du deuxième étage d'un hôpital et impossible à apercevoir aussi bien de l'extérieur au niveau du sol que de l'intérieur d'une des pièces du bâtiment (cas dit de la chaussure de Maria, 1977), de détails relatifs à son opération par une patiente cliniquement morte (cas de Pam Reynolds, 1991)...
Cependant, comme toujours dans les sciences pathologiques et pseudosciences, lorsqu'on examine de plus près les cas en question, on déchante assez vite. Il n'existe en effet aucun cas correctement documenté dans l'abondante littérature sur les EMI (plusieurs milliers de témoignages collectés un peu partout dans le monde) où les trois éléments suivants peuvent être réunis :
- un témoin (l'expérienceur), dont le récit a été recueilli dans des conditions satisfaisantes ;
- des informations exactes acquises par ce témoin sur un objet normalement inaccessible à ses sens (l'évocation, par exemple, de gestes ou de propos banaux dans le cadre d'une opération chirurgicale n'est pas considérée comme suffisamment probante, car pouvant recevoir des explications prosaïques alternatives) ;
- un tiers (par exemple, un médecin ou un pompier présent sur les lieux) à même de confirmer l'exactitude de ces informations physiquement impossibles à obtenir par le témoin.
Ainsi, dans le cas de la chaussure de Maria, nous n'avons que le témoignage de la tierce personne, en l'occurrence Kimberley Clark, une assistante sociale en milieu hospitalier, qui raconte dans le livre qu'elle a publié avoir vécu elle-même une EMI et divers phénomènes paranormaux bizarroïdes avant les faits allégués. Personne n'a jamais pu voir le témoin lui-même (Maria), ni d'ailleurs l'objet observé (la fameuse chaussure aux caractéristiques particulières). Curieusement, lorsque des sceptiques ont enfin pu enquêter sur les lieux, personne dans l'hôpital ne se souvenait de cet épisode précis, l'endroit où se serait trouvée la chaussure était en réalité bien visible aussi bien de l'extérieur que de l'intérieur du bâtiment, Mme Clark n'a pu ou n'a pas voulu présenter la "preuve matérielle" qu'elle affirmait pourtant avoir conservé, etc. Pour plus de détails sur ce cas, je renvoie le lecteur vers l'article que lui a consacré le zététicien Denis Biette il y a quelques années.
Dans le cas de Jean Morzelle, nous avons le témoin (devenu fort bavard sur ses vieux jours, après s'être tu durant des décennies) et une allégation d'objet normalement inobservable (la plaque sous la table d'opération) mais nulle confirmation extérieure (témoignage indépendant).
Dans le cas de Pam Reynolds (1991), nous avons essentiellement le rapport d'une personne qui n'a pas assisté directement aux événements en question : Michael Sabom, un cardiologue mais surtout un fervent chrétien qui "scrute les expériences de mort imminente à la lumière de ce que la Bible a à dire de la mort et du fait de mourir, les réalités de la Lumière et des Ténèbres, et l'Évangile de Jésus Christ" (extrait de la quatrième de couverture de son livre Light and Death). Le témoin lui-même n'a pu être interrogé par la suite (Pam Reynolds n'est d'ailleurs qu'un pseudonyme). Quant aux faits objectifs mentionnés, ils n'ont rien de remarquables en soi (évocations d'instruments de chirurgie, de courts fragments de conversations...) : le point réputé exceptionnel est donc que le témoin était censé présenter à ce moment précis un tracé EEG plat. Mais était-ce réellement le cas ? Lorsqu'on y regarde de plus près, il apparaît que les tenants ont ici encore quelque peu enjolivé l'histoire pour tenter d'en faire un "smoking gun", un cas décisif. Cet état de quasi mort clinique dans lequel a été plongée artificiellement la patiente n'a en effet duré que quelques minutes, alors que l'opération dans sa totalité s'est étendue sur plusieurs heures. En dépit de ce que peuvent alléguer les tenants, rien ne prouve que l'EMI s'est déroulée, même partiellement, au cours de cette phase critique.
Plusieurs expériences simples visant à tester la réalité de ces perceptions extrasensorielles ont déjà été menées, avec chaque fois des "cibles" visuelles, des images, des symboles suspendus au plafond de la salle de l'hôpital, visibles seulement du dessus. Toutes jusqu'ici ont été des échecs : la première, conduite au milieu des années 1980 par Janice Minor au Holden Lutheran General Hospital de Park Ridge, USA (pas d'EMI rapportée) ; la deuxième en 1994 par Madelaine Lawrence au Hartford Hospital, USA (trois patients ont témoigné avoir eu une EMI mais aucun n'aurait connu une EHC/OBE suffisamment développée pour voir les cibles) ; la troisième en 1997-1998 par Sam Parnia au Southampton General Hospital, Royaume-Uni (aucun des quatre expérienceurs déclarés n'aurait là encore vécu d'EHC/OBE) ; la quatrième entre 1998 et 2003 par Penny Sartori au Morriston Hospital de Swansea, Royaume-Uni (15 patient ont ici rapportés une EMI, dont 8 une EHC/OBE mais néanmoins encore aucun n'a vu les cibles, prétendument parce qu'ils ne seraient pas montés assez haut ou/et n'auraient pas regardés dans la bonne direction...) ; la cinquième de 2004 à 2006 par Bruce Greyson, Janice Minor Holden, and J. Paul Mounsey à l'University of Virginia Health System Electrophysiology Clinic, USA (à nouveau, aucune "vraie" EMI n'aurait été rapportée).
La véritable nature des EMI devrait cependant pouvoir être mise au jour dans les prochaines années. En septembre 2008, le même Sam Parnia a lancé une expérience similaire mais de plus grande ampleur, nommée AWARE (Awareness During Rescuscitation), qui doit impliquer quelques dizaines d'hôpitaux américains et européens. Durant trois ans, quelque 15 000 patients victimes d'un arrêt cardiaque y sont attendus, parmi lesquels 150 à 300 devraient vivre une EMI - et "ressusciter" pour pouvoir en faire part. Cette étude est supportée à la fois par les tenants et par les sceptiques, car elle devrait permettre de trancher définitivement entre l'hypothèse neurologique et l'hypothèse spiritualiste. Pour ma part, je ne doute guère du résultat... mais je ne demande qu'à être surpris.



