Note: ce billet est un article d'un auteur invité (Thibaut Alexandre) dans le cadre du concours organisé pour célébrer le numéro #200 du balado Scepticisme scientifique. Cet article a reçu le premier prix.
Résolution
d'un double OVNI au-dessus d'Annecy : il fallait y PAN C !
Introduction
La casuistique du GEIPAN
comporte de trop nombreux cas classés en PAN C, c'est-à-dire non
identifiables par manque de données. Avec 37% des statistiques
dynamiques (1) du GEIPAN en septembre 2012, il s'agit de la catégorie
de PAN la plus répandue, celle des PAN B (cas probablement
identifiés) la talonnant avec 35% des cas.
L'ufologie étant
essentiellement basée sur des témoignages humains, il est normal de
trouver autant de témoignages a priori sommaires : les
descriptions ne sont jamais parfaites, les témoins interprètent
souvent mal ce qu'ils voient, etc. Pourtant, à y regarder d'un peu
plus près, nombreux sont les PAN C qui peuvent trouver des solutions
évidentes ou probables. Des dizaines de ces cas demanderaient à
être reclassés en PAN A ou B.
Depuis quelques mois, le
GEIPAN commence à reclassifier d'anciens cas, souvent avec l'aide de
quelques contributeurs anonymes. Nous ne pouvons que saluer cette
excellente initiative.
Voici l'histoire de la
reclassification de l'un d'entre eux : le cas d'Annecy (74), du
3 décembre 2002.
Description du cas
Le 3 décembre 2002 vers
18h00, un couple de témoins observe durant
cinq minutes environ deux points lumineux blancs, de forme allongée,
se déplaçant de concert et en ligne droite d'Ouest en Est.
Le
cas était classé PAN C par le GEIPAN :
Le témoignage est assez
court, et tient sur une page de PV de gendarmerie. En voici une copie
d'écran, avec caviardage des noms de lieux (2) :
Le témoignage est court,
nous l'avons dit, mais pas inexploitable.
Recherche de pistes
explicatives
Si le cas s'était
déroulé de nos jours et non il y a dix ans, la lecture du
témoignage pourrait légitimement faire penser à un vol de
lanternes thaïlandaises : objets silencieux qui se suivent,
durée d'observation de quelques minutes, aspect arrondi.
Oui mais voilà : le
cas se déroule en 2002, bien avant la popularisation des lanternes
thaïlandaises en France, opérée en 2007 ou 2008. Cet argument
n'est pourtant pas rédhibitoire : inconnues dans le ciel
français avant la fin des années 2000, les lanternes thaïlandaises
sont des objets traditionnels en Extrême-Orient depuis près de 2000
ans.
Les témoins d'Annecy
décrivant la météo comme étant claire et sans vent, rien ne
pourrait donc s'opposer à un lâcher de lanternes thaïlandaises.
Malheureusement, aucune station météo proche d'Annecy n'a
enregistré de données durant la journée du 3 décembre 2002 (3),
ce qui aurait permis de vérifier si les deux OVNI observés se
déplaçaient dans le sens du vent.
Autre argument en
défaveur d'un vol de lanternes : le mouvement « trop
parfait » des deux objets. Les témoins parlent bien de deux
objets se déplaçant en ligne droite, avec un mouvement régulier
(« ils n'ont effectué aucune évolution particulière »)
et « toujours avec la même distance entre eux ». Dans
l'absolu, rien de totalement incompatible avec des lanternes
volantes, mais dans la pratique, il est extrêmement difficile
d'obtenir un tel résultat, tant ces objets flottant en l'air sont
soumis au moindre souffle de vent.
Alors, lanternes
thaïlandaises ou autre chose ?
Peut-être bien !
Les amateurs de passages de satellites artificiels auront remarqué
que les deux OVNI se déplaçaient en ligne droite de l'Ouest vers
l'Est pendant environ cinq minutes, étaient blancs et brillants, et
étaient totalement silencieux. Si l'objet avait été unique, voilà
qui aurait fait irrésistiblement penser à un passage de l'ISS, la
Station Spatiale Internationale. Par rapport aux lanternes
thaïlandaises, l'ISS a ici au moins l'avantage d'être connue dans
le ciel français depuis quelques années, puisque ses premiers
éléments ont été lancés à la fin
de l'année 1998.
Sauf qu'ici, l'OVNI est
double. L'hypothèse semble donc coincée, mais... Car il y a un
« mais ». Il faut savoir que les différents
modules de l'ISS ont été essentiellement assemblés à l'aide des
navettes spatiales américaines, qui vues du sol avaient le même
aspect que l'ISS : blanches, brillantes et déplacement
satellitaire (c'est-à-dire régulier et silencieux).
Or, pour les missions de
navettes à destination de l'ISS, il faut savoir que les amateurs
appréciaient grandement ce qu'ils appelaient des « double
flybys » : la veille de l'amarrage avec l'ISS et surtout
durant une poignée de jours après le désamarrage, les navettes
spatiales volaient à seulement plusieurs dizaines de km de la
Station spatiale, ce qui visuellement se traduisait par deux points
blancs et brillants se déplaçant de concert de l'Ouest vers l'Est,
et ce, durant une période de cinq minutes environ. Exactement ce que
nous retrouvons dans le témoignage d'Annecy. Coïncidence ou
avons-nous trouvé la solution exacte ?
Vérifications
L'hypothèse explicative
étant posée, il ne reste plus qu'à la vérifier. Mais cela
nécessite un peu plus de recherches que pour une simple méprise
astronomique : si des logiciels comme Stellarium donnent
automatiquement l'aspect du ciel à une date et une heure
données, c'est en revanche un peu plus compliqué de
retrouver les anciens passages de satellites artificiels, tant les
orbites de ces objets sont soumises à des modifications au fil du
temps.
Le cas d'Annecy semblant
relever d'une méprise astronautique bien spécifique (ISS + navette
juste avant l'amarrage ou juste après le désamarrage), nous pouvons
procéder par des vérifications par étapes, en nous posant les
questions suivantes :
- y avait-il un vol de
navette au moment des faits ?
- si oui, cette navette
allait-elle s'amarrer à la Station Spatiale Internationale, ou
venait-elle de se désamarrer ?
- si oui, l'ISS (et a
fortiori la navette qui l'accompagne)
était-elle visible le soir au moment des faits ?
- si oui, le passage de
l'ISS et de la navette spatiale se faisait-il vers 18h00, a priori à
une hauteur angulaire importante (« elles sont passées
au-dessus de moi »), vu depuis Annecy ?
On peut le deviner, un
simple non à l'une des questions permet d'éliminer définitivement
l'hypothèse explicative. Le « pari » est donc risqué,
mais le résultat n'en sera que plus beau si effectivement il s'avère
que le cas d'Annecy relève bien d'une méprise ISS + navette
spatiale. Répondons maintenant aux questions posées.
- y avait-il un vol de
navette au moment des faits ?
Certainement la question
la plus simple à répondre. Il suffit de consulter un site
spécialisé offrant une chronologie des lancements satellitaires au
cours de l'année 2002.
Prenons par exemple
Gunter's Space Page (« la page spatiale de Gunter »), un
excellent site d'un amateur allemand :
http://space.skyrocket.de/
Il suffit simplement de
consulter la chronologie des lancements effectués au cours de
l'année 2002 en allant dans la rubrique « Chronology »
puis en cliquant sur l'année « 2002 ».
Les vols de navettes sont
désignés par des sigles STS (Space Transport Shuttle) dans
la colonne « Payload(s) » et par Shuttle dans la colonne
« Launch Vehicle ».
A la fin de l'année
2002, une piste semble très intéressante. Nous pouvons en effet
voir que le 23 novembre a eu lieu le lancement de la mission STS 113
à destination de l'ISS, avec comme charge utile les éléments
ITS-P1, MEPSI 1A et 1B. La navette spatiale concernée était
Endeavour, qui effectuait ici son 19ème vol dans l'espace
(« F19 », qui peut se traduire par Flight 19).
Les vols de navettes
spatiales durant en général entre 10 jours et deux semaines, cela
paraît cohérent avec une observation de l'ISS juste après le
désamarrage d'Endeavour. Est-ce le cas ? Passons à
l'étape suivante.
- si oui, cette
navette allait-elle s'amarrer à la Station Spatiale Internationale,
ou venait-elle de se désamarrer ?
Comme nous venons juste
de la voir, nous serions ici a priori juste après le désamarrage de
la navette d'avec l'ISS. Le site Gunter's Space Page ne propose
malheureusement pas de résumé détaillé des missions des navettes
spatiales.
Dans le chapitre
« Amarrage à la station spatiale internationale », une
information essentielle saute aux yeux !
La fin de l'amarrage
(autrement dit, le désamarrage) à eu lieu le 2 décembre 2002 à
20h50 UTC, soit 21h50 heure de Paris. C'est-à-dire la veille même
de l'observation.
La réponse à la
deuxième question de vérification est donc : OUI. La navette
venait de se désamarrer de l'ISS au moment des faits. Nous pouvons
donc aisément passer à la question suivante.
- si oui, l'ISS (et a
fortiori la navette qui l'accompagne)
était-elle visible le soir au moment des faits ?
L'ISS étant très
brillante, elle est appréciée des amateurs de passages de
satellites artificiels, qui ne manquent pas de signaler régulièrement
leurs observations. En connaissant les bons sites, il est facile de
savoir si l'ISS était visible le soir, le matin ou pas du tout au
moment des faits.
Consultons par exemple
les archives de la liste Seesat, un regroupement international
d'observateurs de satellites artificiels, pour le mois de décembre
2002.
Le texte est très
encourageant par rapport à notre hypothèse explicative :
« Observers at mid Northern and Southern hemisphere
latitudes will have an excellent opportunity to observe STS 113 in
close proximity to ISS after undocking on Monday 2002 Dec 02 UTC. ».
Bon, cela ne nous renseigne sur le fait de savoir si l'ISS était
visible le soir ou non au moment des faits, mais voilà déjà un bon
début.
La consultation des
messages suivants nous permet d'apprendre que quelques observateurs
nord-américains ont pu observer deux points lumineux blancs se
déplaçant de concert au cours des soirées des 2 et 3 décembre
2002. Intéressant, mais tout cela se passe de l'autre côté de
l'Atlantique. La situation est-elle identique en Europe ?
« European
observers may want to check for some nice obs opportunities. ».
Détail intéressant : l'ISS et la navette seraient donc
observables depuis l'Europe. Oui, mais quand ? Dans le ciel du
matin ou du soir ?
« I did a check,
they planned to dump supply/waste water between 17:30 UT and 18:00
UT. ». La purge des eaux usées de la navette, qui serait a
priori depuis l'Europe, aurait donc lieu entre 17h30 TU et 18h00 TU,
soit entre 18h30 et 19h00, heure légale française. De là à penser
que l'ISS et la navette Endeavour étaient effectivement
visibles le soir, il n'y a qu'un pas !
En fait, la solution peut
être trouvée facilement en consultant le site Spaceweather, à la
date du 3 décembre 2002 :
Une alerte pour
l'observation de deux vaisseaux (« TWO SPACESHIPS »)
était lancée pour les observateurs américains... et européens !
Mieux, l'observation était possible le soir : « Yesterday,
NASA's space shuttle Endeavour undocked from the International Space
Station and now the pair are circling Earth nearly side-by-side. The
two ships will be easy to see from many European and North American
cities after sunset on Dec. 3rd as they soar overhead in tandem. ».
Que nous pouvons traduire
comme suit : « Hier, la navette spatiale Endeavour
de la NASA s'est désamarrée de la Station Spatiale Internationale
et maintenant la paire est en train de tourner autour de la Terre
côte à côte. Les deux vaisseaux seront facilement visibles par
beaucoup d'observateurs des cités européennes et nord-américaines
après le coucher du Soleil le 3 décembre,
montant dans le ciel en tandem. »
La troisième étape de
vérification est donc encore une fois franchie avec succès :
oui, l'ISS (et a fortiori la navette) était visible le soir du 3
décembre 2002.
Reste maintenant l'ultime
vérification...
- si oui, le passage
de l'ISS et de la navette spatiale se faisait-il vers 18h00, a priori
à une hauteur angulaire importante (« elles sont passées
au-dessus de moi »), vu depuis Annecy ?
A ce stade, c'est
sûrement la question la plus stressante : après toutes ces
vérifications franchies avec succès, ce serait bête d'avoir
maintenant à prouver que non, finalement, le cas ne peut pas se
résoudre par une méprise ISS + navette. Néanmoins, si tel est le
cas, nous ne pourrons qu'accepter de reconnaître notre erreur :
la mécanique céleste est implacable.
C'est aussi la question
qui demande le plus de moyens pour trouver une réponse.
Pour connaître la
position d'un satellite à un jour et une heure donnés plusieurs
années après, il nous faut disposer des éléments orbitaux du dit
satellite à l'époque concernée. Les spécialistes les appellent
les TLE (Two Lines Elements), puisqu'en deux lignes, ils
donnent les paramètres orbitaux permettant de calculer la
trajectoire d'un satellite. Ces paramètres sont très précis,
puisqu'ils donnent les désignations internationales de l'objet, son
inclinaison sur l'équateur, l'excentricité de son orbite et autres
joyeusetés (argument du périgée, ascension droite du nœud
ascendant, etc) qu'il serait vain de détailler ici même.
Connaissant les TLE
concernés, il ne reste plus qu'à les soumettre à des logiciels
spécialisés (nous utiliserons ici le logiciel JsatTrak
(4) afin de vérifier la position du satellite désiré au
jour et à l'heure voulus.
Il est possible de
récupérer les TLE d'époque de l'ISS en consultant des archives de
Space-Track
(
https://www.space-track.org/perl/login.pl).
Il suffit de demander les TLE datant du 3 décembre 2002 pour l'objet
n°25544, l'ISS (tout du moins son premier module) étant le 25544ème
objet satellisé autour de la Terre depuis le lancement de Spoutnik 1
le 4 octobre 1957.
Nous utiliserons ici les
TLE suivantes :
1 25544U 98067A 02337.84216352 +.00030181 +00000-0 +41810-3 0 0438
2 25544 051.6355 281.1538 0003238 231.2383 222.1446 15.5681320323043
Ce faisant, il ne reste
plus qu'à vérifier où était l'ISS le 3 décembre 2002 à 18h00,
heure de Paris, sur le logiciel JsatTrak.
L'image suivante parle
d'elle-même :
A l'heure indiquée par
les témoins, l'ISS était au-dessus du Sud-Est de la France
(n'ont-ils justement pas dit que les deux objets leur sont passés
au-dessus?) et largement visible depuis l'ensemble de l'Europe
(cercle vert). Il ne reste plus maintenant qu'à nous souvenir que
deux vaisseaux étaient visibles l'un près de l'autre ce jour-là
pour imaginer la vision insolite qu'ont eue ces
deux témoins.
Conclusion
L'hypothèse explicative
avancée (méprise ISS + navette) colle parfaitement avec la
description fournie par les témoins :
- l'ISS et la navette
spatiale Endeavour étaient visibles côte à côte dans le
ciel ce 3 décembre 2002 vers 18h00, vu d'Annecy.
- l'aspect visuel des
deux vaisseaux spatiaux colle parfaitement
avec ce que disent les témoins (deux points lumineux et blancs)
- la trajectoire est
également parfaitement cohérente : de l'Ouest vers l'Est, le
tout effectué en ligne droite et en silence, avec deux objets se
déplaçant de concert (« ils se suivaient toujours avec la
même distance entre eux »)
Après vérifications, le
GEIPAN a décidé de reclasser ce cas en PAN A, c'est-à-dire
parfaitement expliqué par une méprise ISS + navette spatiale. Vous
le voyez, des cas classés PAN C, soit disant par manque de données,
peuvent pourtant être parfaitement exploitables.
Loin d'être parfait, le
témoignage des deux témoins d'Annecy permet pourtant d'identifier
les objets qu'ils ont observés. Combien
de ces PAN C méritent largement d'être
reclassés, ceci afin d'épurer la casuistique ? Au moins
plusieurs dizaines ! C'est dire s'il reste encore beaucoup de
travail devant nous. Mais la récente reclassification de plusieurs
PAN C par le GEIPAN (5) est un signe encourageant de sa bonne
volonté.
Enfin, nous pouvons noter
qu'une bonne connaissance des phénomènes célestes est un atout
majeur pour élucider ce cas, et par extension pour étudier avec
sérieux et pragmatisme la casuistique en général. En effet, les
méprises ISS + navette spatiale demandent, ou plutôt demandaient
puisque les navettes spatiales sont maintenant retirées du service,
des conditions très spécifiques pour être observées. Conditions
qui sont loin d'être bien connues du grand public. Notons également
au passage que des amateurs éclairés avaient anticipé cette
observation et lancé des alertes, informations qui ont visiblement
été manquées par le SEPRA à
l'époque.
Remerciements
Tous mes remerciements
vont à « Nablator » (membre du forum Ufo Scepticisme)
pour avoir le premier vérifié la position
de l'ISS au moment de l'observation suite à ma suggestion, et
également à Xavier Passot, directeur du GEIPAN, pour avoir pris le
temps de lire mon analyse et d'avoir fait les
vérifications nécessaires.
(2) à l'heure où
j'écris ces lignes (avril 2013), le témoignage n'est plus visible
sur le site du GEIPAN. Il sera normalement de nouveau en ligne lors
d'une prochaine mise à jour.